Contes & légendes

Thèmes

Hadas & autres Dames

Cette page recense les contes mettant en scène Hadas, Encantadas et autres personnages féminins surnaturels.


1. La hade et le bouvier

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Une fois, un bouvier allait chercher ses bœufs au pré, de grand matin. Comme il traversait un fossé d’écoulement, il aperçut une femme qui mettait des écus au soleil pour les faire sécher. C’était une hade qui venait de les laver à l’eau claire. Quand elle aperçut l’homme, la hade lui dit :
— Approchez-vous donc, et prenez une poignée d’écus, autant que vous en pourrez porter.
— Oh ! Attendez-moi un peu, lui répondit le bouvier.
Et, au lieu de se servir, il va chercher ses bœufs au pré, les ramène à la maison, les attelle et revient au fossé d’écoulement avec la charrette pour emporter une charge d’écus.
Mais quand il fut de retour au fossé, le bouvier ne retrouva ni lavandière ni écus. En voulant trop gagner, le pauvre imbécile avait tout perdu.


2. La hade et le berger

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Il y avait une fois un berger qui, un matin, s’en allait mener les brebis à pâturer. Il passait sur la lande peu après le lever du jour quand, tout à coup, il aperçut deux petites femmes au bord d’un ruisseau. Et ces femmes-là s’échappèrent dès qu’elles le virent.
De retour chez lui, il raconta l’affaire aux gens de la maison. On lui apprit que ces femmes étaient des hades, et on lui conseilla de les attraper.
Le garçon y revint le matin suivant. Quand les hades l’aperçurent, elles voulurent fuir, mais le jeune berger se mit à les poursuivre.
— Oh ! tu ne t’es pas lavé, ce matin… Ne nous touche pas, au moins, s’écrièrent-elles au moment où il allait les saisir.
— Pas lavé !.. Aussitôt il se jette à terre et il se roule dans la rosée du pré. Puis, il reprend sa poursuite et les rattrape.
— Laisse-nous aller, lui dirent alors les hades. Laisse-nous aller et nous te rendrons riche.
— Et comment ?
— Chaque matin tu trouveras une pièce de cinq sous sous l’arêtier du toit de la bergerie. Mais surtout, ne le dis à personne ; autrement, tu perdrais tout.
Et chaque matin, en arrivant au parc, le jeune homme trouvait la pièce de cinq sous à l’endroit que les hades lui avaient indiqué. Au bout de l’année, il possédait déjà une belle somme d’écus, et il en était très fier.
Ce berger avait une fiancée. Un jour, il ne put plus s’empêcher de parler à la jeune fille de l’argent des hades. Mais, à partir du moment où il eut révélé son secret, il ne trouva plus jamais d’argent sous la charpente du parc, et quand il voulut recompter ses écus, il trouva au fond du sac une poignée de feuilles sèches.


3. La hade et la servante

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Il y avait une fois, un peu à l’écart d’un quartier, une petite fontaine d’eau claire. Une hade venait tous les matins y faire sa toilette et, une fois bien coiffée et parée, elle se mirait dans l’eau. Comme elle venait le matin de très bonne heure, personne ne l’avait jamais vue.
A la même époque il y avait, dans la maison la plus à proximité, une servante qui venait tous les matins chercher de l’eau à cette fontaine ; mais, comme elle y allait un peu plus tard que la hade, elle ne l’avait jamais rencontrée. Un matin elle dut venir puiser l’eau plus tôt qu’à l’accoutumée ; et quand elle arriva à la fontaine avec ses cruches, elle trouva la hade, les cheveux tout déliés, assise au bord de l’eau. La jeune fille, toute interdite, salua cette belle dame :
— Bonjour, madame.
— Bonjour, petite. Tu as l’air toute surprise de me trouver ici. Je vais te dire qui je suis : je suis la hade de la fontaine. Mais c’est un secret qu’il ne faut confier à personne. Si tu es capable de le garder pour toi, tu auras pour récompense un louis d’or que tu trouveras chaque matin dans la fontaine. Mais, si tu le répètes, tu n’auras plus rien.
Les jours, les semaines, les mois passaient : le louis d’or se trouvait toujours chaque matin dans la fontaine. La servante cachait ses louis dans une armoire qui était bientôt pleine d’or jusqu’en haut.
Mais la langue commençait à lui démanger, depuis si longtemps qu’elle gardait ce secret. Aussi, un jour, elle dit à la servante d’une maison voisine :
— Je suis bien riche, tu sais ! J’ai une armoire pleine de pièces d’or. Je pourrai m’acheter un beau trousseau quand je me marierai !
L’autre fille lui demanda de lui montrer ce trésor et de lui expliquer comment elle se l’était procuré. La servante, toute fière, lui raconta tout et elles s’en allèrent toutes deux à l’armoire, pour voir ce fameux trésor. Malheur ! Quand elles ouvrirent le tiroir, tous les louis d’or s’étaient changés en feuilles de vergne !


4. La hade et le vacher

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Il y avait une fois un vacher qui perdait chaque jour une vache. Chaque jour elle s’écartait dans les bois, et, quand elle revenait le soir elle avait les mamelles vides.
Un jour il la suivit pour savoir où elle allait. Il la trouva au milieu d’un hallier, qui léchait une grosse pierre. Et, soudain, cette pierre se mit à tourner sur elle-même, et la vache entra dans un trou qui venait de s’ouvrir dans la terre. 
Voyant ceci, l’homme s’accrocha à la queue de la vache, et entra aussi dans le trou, qui se referma aussitôt derrière eux. Au bout d’un moment, ils arrivèrent devant un beau château. Le vacher resta un peu en arrière pour voir ce qui allait se passer. Bientôt, une hade arriva, avec une jolie cruche d’argent, et elle se mit à traire la vache. Quand elle eut terminé, la hade se retourna :
— Ah ! mon Dieu ! Vous êtes ici ! dit-elle en apercevant le vacher. Si le hat vous voit, vous êtes mort ! Attendez ! 
La bonne hade alla chercher une cape toute cousue d’or et d’argent, belle comme une cape de messe, et elle la lui mit sur les épaules.
— Ainsi, vous pourrez repartir sans dommage. 
Au moment où le vacher s’en retournait avec sa bête, le hat arrivait. Les Hats sont les maris des Hades ; ils n’ont qu’un œil au milieu du front, rien n’est plus laid. Celui-ci, quand il vit l’homme, se mit à souffler comme un taureau : il lui cracha des flammes dessus, brûlant la moitié de la cape. 
Mais le vacher en fut sauf. Ce qui était dommage, c’était la cape de messe : on n’en avait jamais vu d’aussi belle sur terre, mais l’on ne put jamais trouver son pareil pour la réparer.


5. La hade et son fils

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Il était une fois à Seignosse, dans le Marensin, un métayer qui passait la herse dans son champ, tout près de l’Etang Noir. Soudain, les bœufs prennent la course et vont se jeter dans l’étang. Ils ressortirent de l’autre côté de l’eau en portant un petit enfant sur la herse. Comme personne ne savait d’où venait cet enfant, les métayers le recueillirent et en prirent soin bien comme il faut. Ils lui avaient demandé d’où il venait, mais lui ne répondait jamais rien, et ils pensèrent qu’il était muet.
Il y avait déjà un certain temps qu’ils l’avaient chez eux sans avoir jamais pu en tirer une parole quand, un soir la métayère mit pour le souper une rangée d’oeufs à cuire dans les cendres du foyer. Et, alors, l’enfant se met à dire :

J’ai vu Dax en ajonchaie
Et Bayonne à l’état d’aunaie,
Jamais je n’ai vu tant de petits pots blancs au feu en même temps !


Les gens, contents de l’avoir fait parler lui firent dire d’où il venait : c’était le fils de la hade de l’Etang. Alors ils prévinrent la mère. La hade, — pensez si elle était heureuse de retrouver son fils —, voulut récompenser ces braves gens. Elle leur dit :
— Vous allez ouvrir les portes de l’étable, et je vais vous la remplir de vaches, autant qu’il pourra en tenir dedans. Le taureau passera le dernier. Il beuglera horriblement, mais quoi qu’il fasse d’horrible, il ne faudra pas vous retourner. Quand il sera passé, vous fermerez les portes.
Le métayer promit de ne pas se retourner et, ainsi qu’il avait été convenu avec la hade, il se plaça derrière la porte de l’étable. Et les vaches commencèrent à entrer ; et il en entrait, et il en entrait toujours, et beaucoup de beau bétail. L’étable était bientôt pleine.
Tout à coup, arrive le taureau ; il se met à beugler mais si horriblement que le métayer pris de peur en entendant de pareils grondements, tourne la tête pour regarder ce qui se passait. Il n’eut pas plutôt tourné la tête que le taureau rebrousse chemin, et toutes les vaches après lui. Le pauvre métayer mort de chagrin de voir s’en aller d’aussi belles bêtes, put pourtant fermer les portes de sorte qu’il en resta quelques-unes à l’intérieur. Il est bien dommage qu’on n’ait pas pu les garder toutes, car c’était de très belles bêtes. Mais la race s’en est perpétuée dans le pays landais.

{les Hadas}
{le Petit peuple}
#Corpus Arnaudin
#Légendaire
#Surnaturel
#Hadas
#Petit peuple


6. Le hadot

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Il était une fois, à La Barde, deux jeunes mariés qui étaient métayers. La femme mit au monde un enfant, vraiment joli, le plus frais et le plus tendre qu’on eût jamais vu. Quand elle allait travailler au-dehors, elle s’emportait le bébé au champ, le laissait, couché dans son berceau, au bout du sillon, à l’ombre de la haie. Lorsqu’il pleurait, elle lui donnait le sein, puis elle s’en retournait sarcler ou déchaumer.
Mais, une fois, en allant faire téter son petit, la métayère trouva dans le berceau un enfant horrible, ridé et poilu comme un petit vieux. La pauvre femme pleura, pleura, mais son enfant était perdu : les hades le lui avaient volé et lui en avaient mis un de leur race à sa place.
Enfin, comme c’étaient de braves gens, ils ne voulurent pas laisser cet enfant et, aussi laid qu’il fût, ils le gardèrent et la mère le nourrit comme le sien.
Cet enfant ne parlait pas, et tous le croyaient muet. Jamais il n’avait prononcé un mot quand, un soir on s’avisa de l’entourer d’œufs. Et soudain, le hadot se prit à dire :

J’ai vu le bois d’Artigues
Sept fois bois et sept fois champ,
Et jamais je n’ai vu tant de petits pots blancs !


Il n’avait pas plutôt achevé de parler qu’une hade entrait en disant :
— Garçon, ne dis pas au moins à quoi sert la feuille de vergne parce que :

Si le bouvier savait à quoi sert la feuille de vergne et la marjolaine,
Il porterait l’aiguillon doré.


Et la hade portait dans ses bras l’enfant qu’elle avait enlevé à ces pauvres gens. Elle le rendit à sa mère et reprit son hadot.
Mais elle voulut cependant payer ces métayers pour leur peine. Elle remplit leur étable de vaches laitières.

{les Hadas}
{le Petit peuple}

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7. La hade et le résinier

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Il y avait une fois un résinier qui était allé boire à une fontaine. Il y rencontra une hade qui faisait sécher de l’argent sur l’herbe.
— Et comment vous trouvez-vous ici ? dit le résinier.
— Oh ! Je m’y trouve par hasard, répondit la hade. Mais ne répétez jamais, au moins, que vous m’avez vue. Tenez, voici une bague et si vous ne me dénoncez pas, chaque fois que vous viendrez à cette fontaine, vous trouverez une pièce de vingt sous. Mais, si vous voulez me revoir il vous faudra me chercher au château des Treize Vents. Si vous ne pouvez pas venir me voir au château des Treize Vents, à l’heure où vous mourrez, la bague viendra tomber dans mon verre lorsque je bois au repas. 
Alors, ce résinier se mit en tête d’aller voir cette hade au château des Treize Vents. Et il part ; en chemin, il rencontre un homme :
— Et où vas-tu ? lui dit l’homme.
— Je me suis mis en route pour faire un voyage, dit le résinier, mais je ne sais si j’y arriverai. Je veux aller au château des Treize Vents.
— Oh ! mon ami, fait l’autre, je ne sais pas si tu l’atteindras jamais ! Tu vas rencontrer le becut en chemin et je crains qu’il te mange.
— Pas si vous me donniez votre chapeau pour me couvrir, non, il ne me mangerait pas.
— Eh bien, je vais te le donner dit l’autre, et je vais t’indiquer comment tu dois faire pour en réchapper. Tu vas aller dormir cette nuit chez le becut. Quand tu y arriveras, sa mère sera seule à la maison ; tu lui demanderas de te loger et d’abord elle refusera de peur que le becut ne te mange. Tu lui diras qu’elle te cache bien, afin que le becut ne te sente pas. Mais surtout, n’enlève pas ton chapeau. Tant que tu l’auras sur la tête, le becut n’aura pas le pouvoir de te voir.
Et le résinier reprit son chemin. Un peu plus loin, il rencontra un autre homme :
— Et où vas-tu résinier ? dit l’homme.
— Je m’en vais au château des Treize Vents.
— Oh ! Je ne sais pas si tu l’atteindras jamais. Si le becut te trouve en chemin, il te mangera.
— Pas si vous me donniez votre bâton pour me défendre des bêtes féroces, alors il ne me mangerait pas.
— Eh bien, je vais te le donner lui dit l’autre. Avec ce bâton, tu écarteras les méchantes bêtes à cent lieues à la ronde, et le becut n’aura aucun pouvoir sur toi.
Le résinier reprit son chemin. Un peu plus loin, il rencontra un autre homme à cheval :
— Et où vas-tu, résinier ? dit l’homme.
— Je m’en vais au château des Treize Vents.
— Oh ! pauvre homme ! Tu ne l’atteindras jamais. Le château des Treize Vents est à quatre cents lieues au-delà de la montagne.
— Si vous me donniez votre cheval, peut-être y arriverais-je.
— Eh bien, je vais te le donner, dit l’autre. Ce cheval va aussi vite que le vent.
Et le résinier poursuit son chemin. Il arrive bientôt à la maison du becut. Il n’y avait personne, que sa mère, et le résinier lui demanda de le loger :
— Oh ! pauvre homme ! dit-elle. Moi, je vous logerais bien, mais mon fils est le becut, et il vous mangerait. Et où voulez-vous donc aller ?
— Je m’en vais au château des Treize Vents.
— Ah ! Mon fils y va demain. La maîtresse de ce château est ma fille. Allons, je m’en vais vous loger mais, si vous ne vous cachez pas bien, je ne sais pas ce qui arrivera. Montez sur cette poutre, et ne vous montrez pas.
— Oh ! Je saurai bien me débrouiller. Ne vous mettez pas en peine pour moi… 
Et il monta sur la poutre. Le soir, le becut arriva. Aussitôt entré, il demanda à souper à sa mère. Mais, tout à coup, il s’écria :
— Il y a ici de la chair baptisée. Il y en a ou il y en a eu.
— Veux-tu… ! Il n’y en a pas et il n’y en a pas eu, lui dit la vieille.
— Moi, je vous dis qu’il y en a !
— Et moi je sais qu’il n’y en a pas !
— Si, il y en a ! dit alors le résinier du haut de la poutre.
Le becut regarda de tous côtés : il ne voyait rien. Il ne pouvait pas voir le résinier car celui-ci avait le chapeau sur la tête.
— Qui es-tu, hein ? Et où es-tu ? Fais-toi voir !
— Je ne le veux pas !
— Veux-tu que je te mange ?
— Oh ! Je n’ai pas peur de toi, non ! réplique le résinier. J’ai un bâton qui me permet d’écarter les bêtes féroces à cent lieues à la ronde.
— Tu m’écarterais donc moi aussi. Et que viens-tu faire par ici ?
— Je m’en vais au château des Treize Vents.
— Et moi j’y vais demain. Nous ferions route ensemble, si tu voulais… Mais tu ne pourrais pas me suivre.
— Et comment marches-tu donc ? dit le résinier.
— A chaque pas neuf lieues.
— Et moi aussi rapide que le vent.
— Alors, tu me bats, dit le becut.
Et ils passèrent la nuit ainsi. Le lendemain, le becut dit au résinier :
— Eh bien, nous y sommes ? Nous allons partir si tu veux.
— Oui, dit l’autre, je te suis.
Le becut aurait tout de même bien voulu voir un peu le résinier :
— Fais-toi au moins voir une fois, que je sache qui tu es.
— Oh ! Ce n’est point cela qui presse. Faisons d’abord notre chemin.
Et ils se mettent en route. Quand ils furent arrivés :
— Eh bien, dit le becut, nous y voilà. Veux-tu entrer ?
— Oh ! non. Entre, toi. Moi, je n’entre pas. Et le becut entra dans le château.
Quand il fut dedans, il se mit à bavarder avec sa soeur :
— J’ai fait route avec un homme qui était de chair baptisée, dit-il. Mais il a un tel pouvoir sur lui que je n’ai pas pu le voir. Il marche plus vite que moi. Et il avait affaire ici.
— Oh ! mon Dieu ! C’est peut-être mon époux, dit la hade.
Et ils s’en vont dîner tous deux dans la salle. Mais le résinier était entré lui aussi dans la maison, sans être vu. Et il était monté au grenier au-dessus de la salle où ils mangeaient. Juste au-dessus de la table, il y avait un trou dans une lame du plancher. Quand il vit que la hade prenait son verre pour boire, que fit-il ? Il laissa tomber la bague dedans. Oh ! Quand la hade aperçut cette bague au fond de son verre, elle se mit à pleurer.
— Oh ! Quel malheur pour moi ! Mon mari est mort ! Je ne devais voir cette bague dans mon verre que le jour où il mourra !
— Tais-toi, sotte ! lui dit le becut. Est-ce que tu dois pleurer de la chair baptisée ? Ça vaut bien la peine ! Si tu pleures pour si peu de chose, je m’en vais !
Et le becut s’en alla. Le résinier ne demandait pas mieux. Quand il le vit assez éloigné, il descendit du grenier, ôta son chapeau et se montra à la hade. On peut imaginer quel bonheur ce fut pour la hade de retrouver son époux ici. A partir de ce jour le résinier vécut là, heureux comme un roi auprès de sa femme. Mais, un beau jour il lui prit envie d’aller faire un tour au pays où il était né. La hade ne le voulait pas.
— Enfin ! dit-elle. Que veux-tu aller faire là où tu es né ? N’es-tu donc pas bien ici ? Tu ne seras pas à même de jamais retrouver ta maison, et tu ne reconnaîtras rien. A l’endroit où tu es né, il y a un chêne sur l’emplacement de la maison, et un grand jardin entouré d’une haie.
— Oh ! Tu ne me le feras pas croire ! dit-il. Il y a si peu de temps que je suis ici, tout n’a pas pu changer ainsi.
— Et sais-tu combien il y a de temps que tu es ici ?
— Oh ! Il peut y avoir deux ans.
— Non. Il y a cent ans, tiens !
— Ce n’est pas possible… Tu dis cela pour m’empêcher de partir… Je veux aller y faire un tour et ensuite je reviendrai…
— Tu t’en vas, lui dit la hade, mais tu ne reviendras plus ici…
Malgré tout il partit. Mais, quand il arriva sur place, le malheureux résinier ne reconnaissait plus rien : il trouvait des fourrés où il n’en avait pas laissé. Il trouva aussi le chêne, sur l’emplacement de sa maison. Et alors, il se rendit bien compte que la hade ne lui avait pas menti. Puis, il voulut aller voir le jardin ; mais, en passant à travers la haie, une brindille accrocha son chapeau et le fit tomber. Le becut était là, dissimulé dans ce jardin. Il vit l’homme et  le mangea. C’est ainsi que le résinier acheva son existence.


8. La hade et la fileuse

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Il y avait une fois une hade qui s’était liée d’amitié avec une femme.
Le soir, quand l’homme était au lit, elle venait passer la veillée avec elle. Elle lui disait, lorsqu’elle avait faim « Un peu de chaille et de gaisse » – les hades sont comme les enfants, elles ne peuvent pas prononcer certaines lettres. Et la femme lui en donnait ; elle la faisait manger au coin du feu, pendant qu’elle filait. Et ces gens-là devenaient riches, riches ! Tout leur réussissait, car les hades ont un bien grand pouvoir.
Mais l’homme s’était avisé de ces visites, et cela ne lui plaisait pas. Un soir il dit :
— Toi, va-t-en au lit. C’est moi qui vais filer à ta place.
La femme n’était pas trop contente, mais, pardi, les femmes n’osent pas toujours tenir tête aux hommes, et elle alla se coucher. L’homme avait revêtu une robe de sa femme, s’était coiffé comme elle, puis il s’était mis la quenouille au côté et il filait.
Bientôt, la hade arrive pour la veillée. Elle commence à parler à celle qu’elle croyait être son amie :
— Tu as bien de la babe (barbe), Babot (Margot) !
L’homme ne répondait pas, mais il était fort maladroit à filer : son fil était vilain, plein de nœuds et d’inégalités.
— Eh ! Babot ! dit la hade :

Hier soir tu filais fin, fin, fin,
Comme un brin de lin,
Et ce soir tu files gros, gros, gros,
Comme un morceau de bois !


L’homme ne répondait jamais rien. A la toute fin, la hade demanda :
— Tu ne me donnes rien, Babot ? Un peu de chaille et de gaisse, tiens !
— Ah ! Oui ! cruchade et graisse ! Attends, je vais t’en donner !
L’homme se lève, prend un morceau de cruchade, trempé dans la graisse bouillante, et le lui jette à la bouche. La hade, toute brûlée, s’échappa en criant.
L’homme et la femme redevinrent pauvres, pauvres, plus pauvres qu’ils n’avaient jamais été. Mais jamais ils ne revirent la hade.


9. Les hades du Tuc de Boumbét

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Il y avait une fois un berger de Taoulade qui logeait ses moutons dans une borde, à Boumbét. La borde de Boumbét n’existe plus aujourd’hui ; elle était située au nord des dunes, près d’une sorte de prairie. 
Ce berger était un garçon un peu fier et qui savait même un peu lire. « Tu ne veux pas fréquenter ni parler avec ceux qui te valent, lui disaient les autres bergers, mais tu auras pourtant autant de tiques ! » Mais lui laissait dire et poursuivait sur sa voie. 
Vous savez que l’on racontait, autrefois, qu’on entendait du bruit sous la dune de Bombet. Et le berger tout en surveillant son troupeau, en avait plus d’une fois fait l’expérience : parfois on entendait gri-gri-gri, comme si l’on avait remué de la vaisselle ; d’autres fois il entendait comme de grands éclats de rire, ou comme le bruit de pas de gens qui se seraient promenés sur l’alios : plim-plam, plim-plam… Et il pensait souvent, avec un peu de crainte pourtant : « Je voudrais bien voir le nid de ces bourdons là… » On était bientôt au milieu de l’été ; on lâchait les moutons pendant la nuit. 
Un soir le berger arriva à la borde, et une fois le troupeau lâché, il alla s’asseoir au sommet de la dune. Là, il tire un livre de son sac et il se met à lire. Et il lisait, et il lisait toujours… Et, par moments, il jetait un coup d’œil aux astres.
Au bout d’un moment, vers minuit, la dune se fend en deux parties devant lui. Et il entendit une voix de femme qui disait : « Petite, va voir ce qui se passe sur la dune ». Une petite fille monta.
— Mère, dit-elle, je vois un berger assis sur une touffe de bruyère. 
— Dis-lui de descendre ici, reprit la voix, et qu’il n’ait pas peur que son troupeau s’en trouve mal. 
La fillette remonta : 
— Pâtre, dit-elle, il faut que vous veniez chez nous. Et n’ayez pas d’inquiétude pour vos bêtes. 
— On ne meurt qu’une fois, songea-t-il, et je veux voir cela ! 
Et il descend. Aussitôt qu’il est entré, la dune se referme. Trr !! tout ceci l’intriguait fort, et il regardait souvent vers le haut. 
— Suivez-moi, dit la fillette, personne ne vous fera de mal. 
Le berger arrive dans la salle d’une maison si belle, si belle ! Il ne pouvait s’en détacher ; ici des miroirs, là de la vaisselle, et des vases, de beaux meubles d’un côté, et autant de l’autre : il en était ébloui, tout était net, tout brillait comme l’eau claire au soleil. 
Dans un miroir, le garçon vit une lande profonde, profonde, ou des bergers vaquaient, équipés de leurs échasses, derrière les troupeaux ; il voyait tout ceci comme s’il avait été sur terre. 
Puis il aperçut un groupe de femmes qui riaient en face de lui, mais si belles et gracieuses que c’était un plaisir de les voir faire. Il y en avait une, toute jeune, qui portait sur ses cheveux une couronne tressée de bruyère et d’ajoncs fleuris. 
— Pâtre, dit-elle, assieds-toi. Tu as ici ce qu’il faut pour te restaurer et te reposer. Ne te soucie pas de tes brebis elles n’ont pas besoin de toi pour se garder. 
Et les hades lui servirent une collation, avec des mets à profusion tous exquis auxquels il n’avait jamais goûté. 
— Oh ! pensa-t-il, je vais bien me rassasier une fois au moins dans ma vie… 
Quand il fut repu, les hades le conduisirent à un lit si beau qu’il n’osait pas s’y coucher. 
— Ce n’est plus la couche de la borde, se dit-il, et je n’y ramasserai pas de tiques ! 
Et il s’endormit. Quand il s’éveilla, il se remit à lire, et à lire encore dans son livre, jusqu’à ce qu’il eût fait rouvrir la dune. Et il s’en alla. 
Son troupeau était à l’endroit où il l’avait laissé, rassasié autant que faire se peut et au grand complet. 
Et, pardi ! à partir du jour où il connut ce chemin, il en prit vite l’habitude. Il y avait là-dedans une hade toute jeune, et jolie, jolie comme un miroir. Si bien qu’ils devinrent amis. Dès lors, on ne le revit plus guère sur la lande. « Où te caches-tu donc ? lui disaient les autres bergers. Nous te perdons pendant des jours entiers ! » Mais ils pouvaient blagasser : c’était en vain. Il gardait encore un peu ses moutons, mieux vêtu que tous les autres, et l’argent à pleines mains. Son troupeau prospérait plus qu’aucun autre, faut-il le dire : jamais ses brebis ne se mêlaient à d’autres, qu’il fût présent ou non : si elles rencontraient d’autres troupeaux, elles se détournaient d’elles-mêmes, ou bien elles les traversaient sans s’y mélanger. Tout ceci faisait beaucoup jaser ; il y eut deux bergers, plus perspicaces que les autres, qui voulurent savoir ce qu’il en était, et qui l’épièrent. Un soir ils le virent se glisser vers la dune de Bombet ; il avait beau se baisser, se dissimuler entre les buissons, les autres le suivaient de loin, d’un toit à l’autre, ils arrivèrent juste à temps pour le voir s’engouffrer dans la dune. C’en était assez pour que le lendemain, avant le lever du soleil, bergers, chevriers et vachers poussassent les hauts cris de Cantegrit à Labouheyre. 
Mais quand le berger voulut revenir au logis des hades, la dune ne bougea pas plus qu’une souche ; elle resta comme elle était auparavant et telle qu’elle est toujours demeurée, un tertre sablonneux, parsemé de bruyère et de serpolet, avec un chemin tout blanc. Et lui, il eut beau lire et marmonner des imprécations, et verser tous les pleurs qu’il voulut, plus jamais il n’y entra. Pauvre il avait été et pauvre il redevint. Malgré tout, il ne voulut jamais quitter ce lieu de pacage pour si misérable qu’il y fût. Ainsi passa la vie du berger de Bombet, loin des hommes et de tous, sans jamais se marier ; il ne fréquentait personne, n’avait d’autre lit ni d’autre foyer que la maisonnette de la borde. On le voyait la nuit, au clair de lune, disait-on, errer sur le monticule et frapper le sol de son bâton d’échassier comme quelqu’un qui veut faire ouvrir une porte.


10. La hade et le forgeron

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Autrefois, les forgerons ne savaient pas souder le fer. Aussi, quand on leur apportait un soc cassé ou quelque autre instrument, ils avaient beaucoup de peine à les réparer.
Il y avait une fois un jeune forgeron qui revenait de son travail, au crépuscule. Comme il passait près d’un ruisseau, il aperçut une belle dame assise au bord de l’eau : c’était une hade. Et celle-ci se mit à lui crier comme pour se moquer de lui :
— Eh bien, petit forgeron, s’est-il soudé, le fer ?
— Non, hade, il ne s’est pas soudé, lui répondit-il.
Une autre fois, il se trouva à passer au même endroit. La hade y était, et lui redemanda :
— Eh bien, petit forgeron, le fer s’est-il soudé ?
— Non, hade, il ne s’est pas soudé.
Le forgeron, bien sûr, se demandait pourquoi la hade lui disait cela à chaque fois qu’il passait là. Et il voulut en savoir davantage.
Un soir en arrivant au bord du ruisseau de la hade, il dit aussitôt :
— Aujourd’hui, le fer s’est soudé.
— Tu y as mis du sable ! s’écria la hade. Le forgeron s’en retourna bien content. Il savait ce qu’il voulait savoir Et depuis lors, les forgerons utilisent du sable pour souder le fer.


11. Les hades et les deux frères

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Il était une fois deux frères qui traversaient la lande au crépuscule, en revenant du travail. Comme ils passaient près d’une fontaine, ils aperçurent deux petites femmes vêtues de robes brodées d’or et d’argent, et belles comme le soleil. C’étaient les hades de cette fontaine.
— Bonsoir, jeunes gens ! dirent les hades.
— Bonsoir, belles dames.
— Nous ne sommes pas des dames. Nous sommes les hades de cette fontaine. Mais si vous voulez nous épouser nous vous rendrons riches tous les deux.
— Nous voulons bien !
— Eh bien, dit une hade, revenez ici demain au point du jour, et nous irons nous marier. L’aîné m’épousera, moi, qui suis l’aînée, et le cadet épousera ma sœur. Mais, surtout, n’ayez rien bu ni mangé lorsque vous arriverez ici. Il vous faut jeûner jusqu’à demain.
Les deux frères rentrèrent chez eux et allèrent se coucher sans dîner. Ils se levèrent au milieu de la nuit pour arriver à l’heure convenue à la fontaine des hades. Mais, comme ils passaient le long d’un champ de blé, l’aîné eut l’idée de couper un épi et de faire craquer quelques grains sous la dent, afin de savoir si ce blé était bien mûr et bon à moissonner. Puis, il se souvint des paroles de la hade, et il cracha ces grains sans en avaler aucun. Ils arrivèrent à la fontaine un peu avant le lever du jour, mais les hades les y attendaient déjà.
— Mon ami, dit l’aînée des hades à l’aîné des frères, tu n’as pas tenu la promesse que tu m’avais faite d’arriver ici à jeûn. Tu es cause que je ne pourrai pas t’épouser et devenir une femme semblable aux autres femmes. Hade je suis et Hade je resterai toujours dans cette fontaine. Adieu.
Et elle disparut aussitôt dans la fontaine. L’autre hade et le frère cadet allèrent se marier seuls. En revenant de l’église, la hade dit au jeune homme :
— Si tu veux me garder pour femme, ne m’appelle au moins jamais du nom de hade. Autrement, je m’en irais et tu ne me reverrais jamais.
Et tous deux vécurent heureux pendant quelques années au pays du jeune homme. Ils avaient eu de beaux enfants, et tout leur réussissait : ils étaient devenus les plus riches de la contrée.
Un jour d’été que le maître s’était rendu à la ville, la maîtresse commanda aux domestiques de se hâter de couper tout le blé, quoi qu’il fût encore un peu vert.
— Oh ! maîtresse, dirent les valets, il fait très beau temps et le blé n’est pas encore assez mûr. Il vaudrait mieux que nous attendions huit jours de plus…
— Faites ce que je vous dis. Savez-vous ce qui peut arriver ? Quand le maître revint de la ville, il trouva tous ses domestiques dans les champs, occupés à lier les dernières gerbes de blé.
— Mais que faites-vous là, malheureux ? s’écria l’homme. Vous moissonnez mon blé qui est vert !
— Nous faisons ce que la maîtresse nous a commandé.
— Il faut donc que cette hade ait perdu la raison ! s’écria l’homme fou de colère. Cette hade est devenue folle !
Et il continue son chemin vers la maison. Mais, quand il arriva là, il n’y trouva plus sa femme. La hade avait disparu dès qu’il avait prononcé le mot de hade.
Le soir même de ce jour il se leva une tempête comme on n’avait jamais vu la pareille, avec des coups de tonnerre épouvantables. Et toutes les récoltes qui étaient encore sur pied furent détruites. Seul, le blé de l’homme fut sauvé, car la hade avait su deviner aux signes du temps que l’orage allait arriver.
Pourtant, la hade revenait à la maison tous les matins, de bonne heure. Elle venait dans la chambre de ses enfants, et là elle faisait leur toilette et elle les coiffait avec un peigne d’or puis elle les faisait déjeuner.
L’homme était fort surpris de voir de bon matin ses enfants si bien lavés et si bien coiffés.
— Qui vous a peignés ainsi ? leur dit-il un jour.
— C’est notre mère.
Une nuit, l’homme se cacha dans la chambre pour surprendre sa femme quand elle viendrait voir les enfants, le matin.
Mais, lorsqu’il voulut lui parler, elle disparut aussitôt. Et à partir de ce jour, la hade ne revint jamais plus dans la maison où elle avait été la maîtresse.


12. Les deux jumeaux et les deux hades

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Il y avait, une fois, deux frères jumeaux, beaux comme le jour, forts et hardis comme des Césars. Un soir que ces deux jumeaux revenaient de la foire de Mirande, il leur fallut traverser un grand bois. C’était au mois de juillet, vers les neuf heures du soir. La lune brillait dans tout son plein. Tout-à-coup, ils entendirent des rires sortir d’un épais fourré d’épines.
— Hi ! hi ! hi !
— Hi ! hi ! hi !
Les deux jumeaux tirèrent sur la bride de leurs chevaux.
— Entends-tu, frère, dit l’aîné ?
— Oui, frère. Ce sont des rires de jeunes filles.
En ce moment, sortirent de l’épais fourré d’épines deux jeunes filles, vêtues d’or et de soie, et belles comme des anges.
— Bonsoir, jeunes gens.
— Bonsoir, demoiselles.
— Demoiselles nous ne sommes pas. Vous êtes deux frères jumeaux. Nous sommes deux fées jumelles. Si vous voulez nous épouser, nous vous ferons riches comme la mer, et nous vous donnerons des fils beaux, forts, et hardis comme vous.
— Marions-nous, dit l’aîné. Je prends l’aînée.
— Marions-nous. Je prends la cadette.
— Eh bien, dirent les fées jumelles, nous nous marierons demain matin. Rentrez chez vous. Mais, à la pointe de l’aube, soyez à la porte de l’église qui se trouve à l’entrée du grand bois. En attendant, gardez-vous de rien manger ni de rien boire. Autrement, il arriverait un grand malheur.
— Fées, vous serez obéies.
Les deux jumeaux saluèrent les deux fées, rentrèrent chez leurs parents, et ne leur parlèrent de rien. Ils allèrent se coucher, sans manger ni boire. Mais, à deux heures de la nuit, ils se levèrent doucement, doucement, et sortirent de la maison.
— Allons, vite. Nous avons juste le temps d’arriver, avant la pointe de l’aube, à l’église qui est à l’entrée du grand bois.
Tout en cheminant, les deux jumeaux traversèrent un champ de blé presque bon à moissonner. Sans y prendre garde, le cadet cueillit un épi, en détacha un grain, et l’écrasa sous la dent, pour voir s’il était sec.
Avant la pointe de l’aube, ils étaient devant l’église, à l’entrée du grand bois. La porte était ouverte, l’autel préparé, et les cierges allumés.
Les deux fées attendaient, vêtues en mariées, avec la robe et le voile blancs, la couronne sur la tête, et le bouquet à la ceinture.
— Mon ami, dit la cadette des fées jumelles au cadet des jumeaux, tu as oublié ta promesse de ne rien manger ni boire. Ainsi, tu es cause d’un grand malheur. En t’épousant, je devenais une jeune fille comme les autres. Maintenant, voilà que je suis fée pour toujours.
La cadette des fées jumelles partit, et son galant ne la revit jamais, jamais.
Alors, le prêtre et son clerc dirent la messe du mariage, à l’intention des deux autres fiancés. Cela fait, le cadet dit aux mariés :
— Adieu. Je m’en vais loin, bien loin, me rendre moine dans un couvent. Dites à mon père et à ma mère qu’ils ne me reverront jamais, jamais.
Le cadet partit aussitôt, et l’aîné amena sa femme chez ses parents. Le soir, avant de se mettre au lit, elle dit à son mari :
— Écoute. Si tu tiens à moi, prends bien garde de ne m’appeler ni fées, ni folle. Autrement, il arriverait un grand malheur.
— Femme, sois tranquille. Jamais je ne t’appellerai ni fées, ni folle.
Pendant sept ans, l’homme et la femme vécurent en contentement. Ils étaient riches comme la mer, avec sept garçons au château.
Un jour que le mari était parti pour la foire, la femme commandait à la place du maître. C’était vers la mi-juillet. Il faisait un temps superbe, et les blés étaient presque mûrs.
La maîtresse du château regardait le ciel.
— Allons, valets. Allons, métayers. Vite, vite. Coupez le blé. Serrez les gerbes. Vite, vite. La grêle et la tempête sont proches.
— Madame, vous n’y pensez pas. Il fait un temps superbe, et le blé ne sera mûr que dans huit jours.
— Faites ce que je vous commande.
Les valets et les métayers obéirent. Ils travaillaient encore, quand le maître rentra de la foire.
— Femme, que font ces gens-là ?
— Mon ami, ils font ce que je leur ai commandé.
— Femme, le blé coupé n’est pas encore mûr. Il faut que tu sois folle.
Aussitôt, la femme partit. Le soir même, la tempête et la grêle ruinèrent tout le pays.
Pourtant, la fée revenait au château tous les matins, à la pointe de l’aube. Elle entrait dans la chambre de ses sept enfants, et les peignait, en pleurant, avec un beau peigne d’or.
— Pauvres enfants, ne dites jamais à votre père que, chaque matin, à la pointe de l’aube, je viens dans votre chambre, vous peigner avec un beau peigne d’or. Autrement, il arriverait un grand malheur.
— Mère, nous ne le lui dirons pas.
Mais le père s’étonnait de voir ses fils toujours si bien peignés. Il leur disait chaque matin :
— Petits, qui donc vous tient si bien peignés ?
— Père, c’est notre servante.
Mais le père se méfiait. Un soir, il fit semblant de s’aller coucher, et se cacha dans la chambre des sept enfants. À la pointe de l’aube, leur mère entra pour les peigner, en pleurant, avec un beau peigne d’or.
Alors, l’homme n’y put plus tenir.
— Ma pauvre femme, viens, viens.
Mais la fée partit comme un éclair. Ni son mari, ni ses sept enfants, ne la revirent jamais, jamais.


13. Les Fées

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Les belles et mélodieuses jeunes filles du Lavedan croient encore que, si elles aperçoivent auprès de la fontaine un fil gisant à terre, elles doivent le ramasser, l’enrouler vite : le fil s’allonge et forme sous leurs doigts un peloton merveilleux, d’où sort une fée qui, ravie qu’on l’ait soustraite à son incommode prison, fait à sa libératrice quelque riant présent, ou lui prête sa baguette magique.

Il y avait une fois deux bergers, lesquels firent la rencontre de deux belles vierges qui étaient fées ou enchantées, ce qui revient au même. Et les fées dirent aux jeunes hommes qui leur étaient peu inférieurs en beauté, car ils étaient aussi beaux qu’on peut l’être quand on n’a point subi d’enchantement : « Voulez-vous bien nous épouser ?.. Nous sommes des fées, et nous vous donnerons des trésors qui vous rendront riches à jamais… » Puis elles ajoutèrent en rougissant, quoique fées : « Nous vous donnerons aussi de beaux enfants qui feront votre joie et l’admiration de vos voisins. » Puis elles attendirent modestement que les deux jeunes pasteurs, tout surpris de la rencontre et d’ une proposition si séduisante, prissent la parole pour leur répondre. On juge qu’ils ne se firent pas prier pour accepter, et les fées, qui les virent si bien disposés à faire ce qu’elles souhaitaient : « Revenez demain , dirent-elles, au bord de ce champ ; mais revenez à jeun, afin qu’en nous épousant, vous puissiez rompre le charme qui nous retient captives. Alors nous ne serons plus fées, mais nous serons vos femmes…. Prenez garde, pour notre bonheur et pour le vôtre, de n’avoir point mangé avant que nous soyons unis. »

Le lendemain, les jeunes bergers revinrent, pleins d’espérance, au lieu que les fées leur avaient désigné, et ils les aperçurent. C’était le temps où les seigles se forment. L’un des deux, cueillant un épi par inadvertance, en détacha un grain qu’il rompit entre ses dents, pour savoir s’ il mûrissait. Aussitôt la fée qui lui était promise, s’écria en tressaillant : « Tu m’as replongée dans le charme dont j’allais être tirée ; tu m’as rendue fée à jamais, hélas !.. » Et elle disparut dans le même instant. Mais l’autre fée, s’adressant à son fiancé qui avait été plus attentif à suivre ses avis, lui dit : « Songe à présent , ô berger ! que je vais être ta femme, car tu as détruit l’enchantement qui me tenait éloignée des hommes. Mais si tu veux me conserver près de toi , souviens-toi de ne m’appeler jamais ni fée ni folle… Au surplus , sois confiant et ne crains rien de ce qui va arriver. »

Tandis que la belle fée lui donnait ces doux encouragements, un serpent s’éleva de terre, et s’enroulant à l’entour du bâton du pasteur, approcha sa bouche de la sienne : baiser mystique , consécration surhumaine de l’alliance de l’homme avec la fée… Le berger le reçut en silence et fixa tendrement ses yeux sur la vierge enchantée, pour laquelle il souffrait cette caresse. Alors elle le prit par la main et le conduisit dans une caverne où il y avait beaucoup d’or et d’argent. Ils chargèrent ces richesses sur deux mulets, et furent les convertir aussitôt en une maison rustique, accompagnée des plus belles terres de la contrée. Puis ils eurent de beaux enfants… Puis les années s’écoulaient.

Or, il arriva un jour que l’épouse, jeune encore, qui avait retenu de son enchantement certaine faculté divinatoire, ayant regardé le ciel, là où des yeux vulgaires ne voyaient que la sérénité présente, y lut les signes d’un ouragan terrible, qui devait fondre sur le pays, dans la soirée. Aussitôt, ménagère prudente et pour prévenir de plus grands malheurs, elle ordonna à ses domestiques de couper les moissons, bien qu’elles n’eussent pas atteint leur entière maturité, et elle les fit rentrer sous l’abri de ses granges. Son époux qui était absent, revint pour lors, et voyant les valets de la ferme occupés à enlever les blés avant qu’ils ne fussent mûrs, il leur demanda avec colère qui leur avait commandé un pareil travail. Et comme les serviteurs tremblants lui répondaient qu’ils ne faisaient qu’exécuter les ordres de sa femme, il l’aperçut elle-même qui venait au-devant de lui : « Oh ! la folle , s’écria-t-il : est-il possible qu’un acte aussi extravagant ait pu entrer dans ta pensée ! »

A ce mot fatal, et poussant un profond soupir, l’épouse disparut aux yeux de son mari consterné, et rentra brusquement sous le charme qui reprit sur elle son pouvoir. Dans la soirée de ce jour, une effroyable bourrasque descendit dans la vallée : les eaux rompirent leurs digues, inondant les champs et ruinant les moissons. Alors le triste pasteur, qui vit son grain sauvé par la prévoyance de sa femme, lui rendit, en gémissant, une tardive justice. Il la rappela, mais en vain .

Cependant elle revenait, chaque aurore, dans une chambre isolée de la maison. Là, se rendaient près d’elle ses enfants, beaux comme le jour, et elle aimait à peigner leurs blonds cheveux avec un soin infini. Elle les avait conjurés de ne dire à personne son retour secret. Le père qui ne pouvait s’expliquer l’ordre splendide qui régnait sans cesse dans l’arrangement de ces merveilleuses chevelures, interrogea les enfants, leur demandant quelle était la main habile qui leur rendait ce service journalier. Mais, dociles à la prière d’une mère, ils ne voulurent point le dire. A la fin, il les suivit doucement vers la chambre où ils montaient à la dérobée, et il vit… ce fut pour jamais… sa jeune épouse, plus belle qu’au jour où il l’ avait fiancée : elle tenait à la main un peigne précieux, qu’elle promenait, heureuse, sur la blonde tête de ses fils. A peine entrevit-elle son indiscret époux, qu’elle s’évanouit comme un songe : et les enfants, ainsi que leur père, l’eurent vue pour la dernière fois.


14. Les laminak à Saint-Pée, au pont d’Utsalea

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Il y a quelques deux ou trois cents ans, les Laminak, dit-on, avaient une demeure à Saint-Pée, sous le pont d’Utsalea. Mais, on avait beau y regarder, personne ne pouvait rien savoir de cette retraite. Une fois, cependant, raconte-t-on, un de ces Laminak allait mourir. Ses compagnons savaient fort bien que son heure était venue ; et, fatalité, il ne pouvait absolument pas trépasser, sans qu’un être humain – qui ne fût pas un Lamina – fût venu le voir et eût récité devant lui une prière, si petite fût-elle !
Les Laminak avaient un ami à Gaazetchea ; l’un d’entre eux s’en fût au près de lui :
– Par grâce, vous allez venir jusque chez nous !… Un de nos compagnons est très mal, et il ne pourra exhaler son dernier souffle que vous ne l’ayez vu et que vous n’ayez dit une petite prière pour lui. Vous aurez un beau salaire : une somme de cinquante francs, sans compter quelques étrenne.
Cinquante francs n’étaient pas alors faciles à gagner… La femme de Gaazetchea se résout donc à l’expédition, et advienne que pourra !…
Tandis qu’ils s’acheminaient tous les deux vers le pont d’Utsalea, le Lamina dit à sa compagne :
– S’il vous arrive d’entendre quelque bruit, tout à l’heure, tandis que vous sortirez de chez nous, ne regardez pas, je vous prie, en arrière ! Allez toujours votre chemin, droit devant vous. Sans cela, vous perdrez votre cadeau, et vous ne vous en serez même pas doutée.
– C’est bien. Je ne vais certes pas regarder en arrière !
Les voilà donc près du pont d’Utsalea. Il leur fallait traverser, pour entrer dans la maison. Le Lamina frappe l’eau avec une sienne baguette, et, tout de suite, l’onde se divise en deux parts. Tous deux ils passent ; et, derechef, de sa baguette, le Lamina frappe l’eau qui reprend immédiatement sa place. La femme pénètre dans la maison ; elle dit une prière devant le Lamina expirant et s’apprête à sortir. Mais les Laminak n’entendaient pas qu’elle s’en allât ainsi, sans s’être du tout restaurée : Elle mangerait bien une bouchée tout au moins !
Ils lui servent donc un fort bon repas ; et puis, en plus d’une somme de cinquante francs, ils lui remettent une tabatière en or. Ravie, elle s’en retournait donc chez elle. Tout à coup, entendant quelque bruit, elle tourne la tête… Adieu ! Sans même qu’elle s’en rende compte, elle perd… sa tabatière en or ! Toujours avec son Lamina, elle arrive au bord de l’eau. Comme précédemment, le Lamina prend sa baguette et frappe. Mais, cette fois, l’eau ne s’est point divisée. Il frappe encore une fois ; mais, encore une fois bien inutilement.
Dès lors, le Lamina savait pourquoi l’eau ne se divisait pas ; mais il n’osait pas s’en ouvrir à sa compagne. Une dernière fois, il frappe avec la baguette… Et l’eau de demeurer toujours immobile ! Le Lamina dit alors à la femme :
– Vous devez avoir, sur vous, quelque petite chose à nous et que vous aurez prise par mégarde ?
Elle veut dissimuler et répond :
– Je ne crois pas, Madame Lamina !… à moins que ce ne soit quelque épingle… Elle se fouille et dit : Non, non, je ne trouve rien.
– Cependant, je n’arrive pas à diviser l’eau !… Et dès lors, si vous ne dites pas votre larcin, nous voilà ici pour un moment !
Et la bonne femme de dire alors :
– Tout ce que j’ai sur moi, c’est un tout petit peu de votre pain que j’ai pris dans le coin de mon mouchoir, afin de montrer chez moi combien il est blanc. (Il l’était, dit-on, plus même que la neige.)
– C’est une chose qui peut arriver à tout le monde… Mais on ne peut rien emporter de chez nous. Voilà pourquoi vous me rendrez ce pain, je vous prie, personne ne devant jamais rien voir de ce qui nous appartient.
La brave femme lui rend donc le pain, et à peine la baguette a-t-elle effleuré l’eau, que, tout de suite, cette eau s’entr’ouvre et se range. En même temps aussi s’évanouissait le Lamina…
La pauvre femme de Gaazetchea, cette nuit, y gagna d’avoir fait son voyage pour rien, car, tandis qu’elle s’en revenait, les cinquante francs fondirent eux aussi dans sa poche !
Voilà pourquoi, de nos jours encore, nous ne savons pas au juste des Laminak, ni ce qu’ils sont, ni de quoi ils se nourrissent, ni dans quelles habitations ils vivent.


15. Les Lamignac et la vieille

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Il y avait dans une maison un homme et une femme, parvenus tous les deux à un certain âge. L’homme s’en allait au lit de bonne heure, tandis que la femme s’attardait, tous les soirs, à filer phiru-phiru
Mais, tous les soirs aussi, et toujours à la même heure, il arrivait à la pauvre fileuse que, le long de la cheminée, descendait une femme inconnue qui ne s’en allait pas qu’elle n’eût obtenu quelques miettes du souper.
La fileuse avait à peine commencé à frire son jambon, qu’elle entendait et le même bruit et la même demande : « Chitchi’ta papa, papa buchtia ? Viande et pain, pain trempé ? »
Il y avait déjà quelques semaines que cela se répétait, et la pauvre femme, effrayée, ne se hasardait pas à dire quoi que ce soit à son homme, dans l’espoir que le Lamina finirait bien par ne plus revenir. Un soir, cependant, comme dans un songe, l’homme crut percevoir que sa compagne conversait avec quelqu’un…
Lorsque la pauvre femme fut venue au lit, son mari lui demanda :
– Dites donc ! Il y a un instant, ne parliez-vous pas avec quelqu’un ? 
– Oui…
– Qui donc aviez-vous là ? 
– Tenez, je ne sais pas du tout moi-même qui c’est, mais, il y a déjà quelques semaines que le même monstre m’apparaît ; et c’est toujours à la même heure, sitôt mon souper commencé. Et, immanquablement, il me demande : « Chichi’ta papa, papa buchtia ? »
– Et vous le lui donnez ?
– Il le faut bien. Que faire ?
– C’est bon ! demain soir, c’est moi qui resterai à votre place. Quelqu’un qui arrive à cette heure-là, ce ne peut être rien de bon ! Un sorcier ? Un Lamina ? … Nous le verrons demain. De mon mieux, je mettrai votre châle et votre mouchoir, ainsi que les autres soirs.
Le lendemain, ainsi que convenu, la femme va se coucher, tandis que, demeuré au coin du feu, l’homme fait déjà mine de filer… Bien vite, il perçoit un grand bruit : l’inconnu de toujours, descendu firrindan le long de la cheminée, s’assoit tout près de lui et réclame aussitôt : « Chichi’ta papa, papa buchtia ? »
Notre homme fait comme s’il n’avait pas entendu, et, phiru, phiru, se met à filer avec frénésie. Alors le Lamina de lui demander :
– Combien furieusement vous travaillez ce soir !
– Oui, hier, frin- frin, firun-firun, aujourd’hui, fran-fran, furdulu-furdulu
Et le fileur filait toujours, observant l’inconnu du coin de l’œil. Tout de suite, il avait reconnu un Lamina, et tout de suite aussi s’était dit qu’il s’agissait de le chasser de là, au plus vite.
De son côté, s’étant méfié de quelque chose, le Lamina demandait :
– Vous n’êtes pas, ce soir, ce que vous êtes habituellement. Vous me paraissez dur… Quel est votre nom ?
– Nehorknereburu. (Moi-même, ma personne)
– Nehorknereburu ? … Et chichi’ta papa, papa buchtia ? …
Notre homme avait sa poêle dans le coin de la cheminée ; il la met sur le feu, toute chargée de graisse, et l’y laisse jusqu’à ce qu’elle soit bien rougie. Tout heureux déjà, le Lamina ne s’arrêtait pas de se frotter les mains : « Chichi’ta papa, papa buchtia ! »
Soudain, calculant que la poêle doit être rougie à point, le fileur la saisie brusquement (braun) et, pla, en jette la graisse au Lamina, au beau milieu du visage… Tout de suite, en hurlant, le Lamina monte par la cheminée. Une fois dehors, dans une clameur aigüe, il assemble tous ses compagnons Lamignac.
Les mains sur sa figure brulée, il se lamente sans arrêt, et ses compagnons ne pouvaient rien comprendre à ses paroles :
– Qu’as-tu donc ? qu’as-tu ? … Qui donc ta abîmé de la sorte ? …
– Nehorknereburuk ! (Moi-même, ma personne ! …)
– Puisque tu as toi-même abîmé ta personne, à qui la faute ? Et qu’est-ce que tu veux de nous ? …
Et, par la nuit noire, les Lamignac s’évanouirent aussitôt dans toutes les directions.


16. Dominichtekun

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Au temps jadis, dans une maison, tous les enfants venaient à mourir, vite après leur naissance. On ne les avait pas plus tôt entre les mains, que, ni une, ni deux, ils étaient perdus à jamais. 
Quatre ou cinq petits avaient déjà péri de cette manière, et voilà qu’un enfant encore allait naître sous peu. L’anxiété de tous était grande, parce qu’on ne savait comment faire pour conserver l’enfant qui allait venir.
Tandis qu’ils étaient tous ainsi dans la désolation, un petit ange naquit, mignon on ne peut plus. Et dire que, cette fois encore, il leur faudrait perdre un amour pareil !… 
Tous, ils pleuraient donc, lorsque, venu aux nouvelles, se présente un homme très vieux du voisinage. Stupéfait de les voir tous en larmes, il leur demande s’il serait arrivé quelque malheur.
– Non, non, il n’y a rien encore ; l’enfant ne vient que de naître à l’instant. Mais…
– Mais ?… quoi, mais ? De quoi donc avez-vous peur, que vous fondiez ainsi en larmes ?
– Nous ne pensons pas qu’il vaille beaucoup la peine de vous dire ce que nous n’avons encore dit à personne jusqu’ici… Mais, puisque vous voulez le savoir, eh bien ! voici ce qui toujours nous arrive : les enfants que nous avons eus jusqu’ici, nous les avons tous perdus, sans même que nous nous en soyons aperçus. Et maintenant, nous sommes ici à nous demander quand viendra le tour de celui-ci.
– C’est tout, bonnes gens ? Si je l’avais su !… Nous remédierons au mal, oui, nous y remédierons !… Voyons ici ! Qui prendra cet enfant sur les genoux ? … C’est bien ; comme cela ; tenez ainsi le cher petit ange, jusqu’à ce que j’en décide autrement…
Au même moment, ayant eu quelque peu froid d’être ainsi tenu sur les genoux, l’enfant éternua. Et, tout de suite, le vieil homme lui cria :
Dominichtekun, enfant !
En même temps, on entendait une voix fortement irritée et qui venait de derrière la porte :
– Maudit, celui qui t’a enseigné cela ! Maudit, toi-même !
Et, dans le temps qu’il lançait cette malédiction, un grand Lamina, vraiment horrible, s’en allait en tempête par la cheminée… 
Depuis lors et grâce au vieil homme, l’enfant vit toujours. Et, – n’est-ce pas un miracle ? – depuis lors aussi, il ne meurt plus d’enfant nulle part, de la maladie tout au moins qui les faisait mourir jusque-là. Et cela, parce que, à chaque éternuement, chaque maman dit à son enfant :
Dominichtekun, enfant !


17. Le Château de Laustania

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Il y a maintenant bien longtemps, le seigneur de Laustania, trouvant trop pauvre son château, demanda, dit-on, aux Lamignac qu’ils lui en fissent un nouveau.
Les Lamignac le voulurent bien. Volontiers ils feraient le château ; et même, ils le feraient avant le premier chant du coq postérieur au coup de minuit. Une condition : en guise de salaire, le seigneur leur donnerait son âme. Et le seigneur de Laustania en fit la promesse.
Dans la nuit même, les Lamignac commencèrent leur besogne. Ils taillèrent parfaitement de belles pierres rouges d’Arradoy. Et puis, ils se les passaient vivement de l’un à l’autre, en se disant à voix basse : « Tiens, Guillen ! – Prends, Guillen ! – Donne, Guillen ! »
Et le travail avançait, avançait furieusement. 
Du haut de l’escalier du poulailler, le seigneur de Laustania regardait les Lamignac. Dans la main il tenait un certain paquet gris.
Et voici que les Lamignac empoignèrent la dernière pierre : « Tiens, Guillen ! – Prends, Guillen !… – C’est la dernière, Guillen !… »
Dans le même instant, le seigneur de Laustania mettait feu à un gros morceau d’étoupe ; une grande lueur s’éleva devant le poulailler. Un jeune coq s’effraya, craignant que le soleil ne l’eût devancé ce jour-là : il chanta kukuruku et se mit à battre des ailes.
Avec un hurlement aigu, le dernier Lamina, dans le gouffre de la rivière jeta la dernière pierre que déjà il tenait dans ses mains : « Maudit coq !… » Et il s’abîma lui-même dans le gouffre avec ses compagnons.
Cette pierre, jamais personne n’a pu la retirer du gouffre. Elle est toujours là, au fond de l’eau : les Lamignac la retiennent avec leur griffes. Et, depuis toujours, il manque une pierre au château de Laustania.

{les Hadas}
{le Petit peuple}

#Corpus Barbier
#Légendaire
#Surnaturel
#Hadas
#Petit peuple


18. Le Pot-au-feu de Lamignac

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Une Lamina, un jour, allait avoir un enfant.
Elle envoya donc un de ses compagnons quérir une femme du village qui faisait métier d’accoucheuse. 
Tandis qu’ils cheminaient, le Lamina dit à la sage-femme :
– Voici : après que vous aurez fait votre travail, on vous donnera à choisir entre deux pots ; l’un aura de l’or à la surface, l’autre… de la cendre. choisissez celle qui aura la cendre, car, dedans, seule elle aura de l’or.
– Certes, oui !
La sage-femme fit ainsi que promis ; et tout se passa exactement comme avait dit le Lamina.


19. Les Lamignac du Mondarrain

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Autrefois, il y avait, dit-on, des Lamignac au plus haut de la montagne du Mondarrain.
Tous les matins, – mais avant que parût le soleil, – la Dame Sauvage allait sur la crête de la montagne, pour se peigner avec un peigne en or. Et cela, tous les bergers des alentours pouvaient le voir.
Une fois, avant le jour, un berger lui dérobe son peigne d’or et prend la fuite.
La Dame Sauvage ne s’en est pas plus tôt aperçue qu’elle se met à le poursuivre. Elle l’a déjà presque rattrapé, quand viennent à paraître les premiers rayons de soleil…
Et aussitôt, bon gré, mal gré, la Dame Sauvage dut rentrer dans son antre, et le berger demeura en possession du peigne.


20. Les Lamignac à Béhorlégui-mendi

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A Behorlegui-Mendi, autrefois, il y avait partout des trous de Lamignac.
Un jour, un berger aperçut une Dame Sauvage qui, dans un de ces trous, se peignait avec un peigne d’or… Et il n’en fut pas peu effrayé !
Mais la Dame Sauvage lui dit de n’avoir point peur. Bien plus, s’il la prenait sur le dos et de son trou la transportait à Apanize, elle lui donnerait de l’argent, à plaisir.
Le berger y consentit : il la transporterait de bon cœur.
Il la prit donc sur le dos. Mais il n’était pas encore sorti de l’antre, que quantité de bêtes surgissaient devant lui. Terrifié, il jeta aussitôt la Dame Sauvage et s’enfuit au plus vite.
La Dame Sauvage, alors, poussa un cri effrayant. Et, dans un hurlement, elle dit :
– Malédiction ! Pendant mille ans, maintenant, il me faut demeurer dans ce trou !
Et depuis, elle est là, en effet, dans le précipice. Et jamais un berger ne s’aventure dans ces parages !…


21. Les Lamignac à Bazterretchea

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Les gens de Bazterretchea, tous les soirs, avant de s’en aller au lit, laissaient, au coin du feu, une écuelle de lait d’abord, et puis aussi des croûtons de maïs grillé et des croûtes de jambon jetés dans la poêle sur des rogatons de graisse.
Une fois tout le monde endormi, les Lamignac descendaient le long de la cheminée. Et suce et suce, avec un grognement de plaisir, ils mangeaient, jusqu’à la dernière, toutes les miettes du coin du feu. Puis, silencieusement, ils s’en allaient par la cheminée.
Et, le lendemain, les gens de Bazterretchea trouvaient épandus les fumiers, curées toutes les rigoles, labourées les terres, sarclés les maïs.
Une nuit, ils oublièrent de mettre au coin du feu l’écuelle de lait, les croûtes de jambon et les croûtons de maïs grillé. Et lors, les Lamignac, mortifiés, s’en furent loin, très loin, dans un autre hameau. Et plus jamais ils ne reparurent aux travaux de Bazterretchea.


22. Le Lamina dans l’Almud


23. Le Lamina et le Tailleur de pierre

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Voilà bien longtemps, dit-on, il y avait un tailleur de pierre. Estimant qu’il se fatiguait à frapper contre la pierre et qu’il lui valait mieux être autre chose, il voulu être riche. 
Comme il y avait en ce temps-là beaucoup de Lamignac, un de ces Lamignac l’entendit et, sur-le-champ, le fait riche. 
Mais, sous prétexte qu’il y avait encore plus puissant que lui, il en eut assez de son sort, et il voulut être Empereur. Et le Lamina le fit Empereur. 
Par un été brûlant, il fut importuné par le soleil, et il réfléchit qu’il lui valait mieux être Soleil. Et le Lamina le fit Soleil. 
Mais, le temps s’étant un peu brouillé, un nuage se mit devant lui, et, offusqué, il pensa qu’il lui valait mieux être nuage. Et le Lamina le fit Nuage. 
Mais tandis qu’il déversait des trombes de pluie sur la terre, il observa qu’il n’agitait même pas certain gros rocher, et plus tôt que nuage il eût mieux aimé être rocher. Et le Lamina le fit Rocher.
Mais, un marteau de fer à la main, un homme le fit sauter morceau par morceau, et il cria qu’il lui fallait être cet homme-là. Et, l’ayant fait Tailleur de pierre, le Lamina lui dit en le persiflant :
– Qui a l’un veut avoir l’autre ! Te voilà aussi avancé que devant ! Depuis maintenant, demeurons ainsi : moi Lamina et toi Tailleur de pierre. 
Et le Lamina ne reparut plus jamais au tailleur de pierre.


24. L’église d’Espès

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Jadis les Lamignac bâtirent en une seule nuit l’Église d’Espés.
Et se passant les pierres l’un à l’autre, les Lamignac disaient :

« Tiens ! Guillen ; — Prends ! Guillen ; — La voilà ! Guillen.
Nous étions douze mille, et tous nous nous nommions Guillen. »

Mais pour avoir travaillé précipitamment, ils firent le mur penchant sur la route. 

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25. Le pont de Licq

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Jadis, les anciens de Licq ne pouvaient construire un pont sur le gave. A l’endroit où l’on désirait construire ce pont, il y avait trois Lamignac, tous trois se nommant Guillen. Un jour, ces Lamignac dirent à un homme de Licq : qu’ils construiront un pont de pierre la nuit, veille de la Saint-Jean, s’il veut en paiement leur donner son âme. L’homme le leur promit, à condition que le pont sera construit dans une même nuit, avant que le coq ait chanté. La nuit de la veille de Saint-Jean, les trois Guillen ensorcelèrent d’abord tous les coqs et commencèrent à travailler, disant, en se passant les pierres : « Tiens! Guillen ; — donne ! Guillen ; — Prends ! Guillen. » Pour terminer le pont, ils avaient à la main la dernière pierre, lorsqu’un poussin, encore dans l’œuf, sous la poule, chanta. Alors les trois Guillen dirent : « Adieu (adio) notre paiement », et jetèrent la pierre dans l’eau.
Depuis lors une pierre manque, dit-on, au pont de Licq.

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26. La Dame au peigne d’or

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Du côté de Valcarlos sont des précipices et des cavernes de Lamignac. 
Un garçon, passant près d’une de ces cavernes, y jeta les yeux par dessous une pierre. Il y vit une dame (andere) qui se peignait. Elle avait une très belle chevelure jaune. Le garçon lui ayant adressé quelque plaisanterie, la dame se mit à sa poursuite. Le garçon s’enfuit, et apercevant un point éclairé par le soleil, il y sauta. La dame ne pouvant le suivre à l’endroit où brillait le soleil, lança contre lui son peigne d’or, qui alla s’enfoncer dans son talon.


27. La Dame au peigne d’or

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Dans la grotte du mont Orhy, un berger vit un jour une jeune dame se peignant avec un peigne d’or, laquelle dit au berger : « Si tu veux me tirer sur ton dos de cette grotte, le jour de la Saint-Jean, je te donnerai toutes les richesses que tu désireras. Mais quoi que tu puisses voir sur ton chemin, tu ne devras point t’effrayer. » Le berger promit ; le jour de la Saint-Jean venu, il prit la dame sur son dos et se prépara à l’enlever de la grotte. Mais il aperçut tout à coup sur sa route des bêtes fauves de toute sorte ; et un dragon qui lançait des flammes de sa gueule l’épouvanta tellement qu’il abandonna là son fardeau et s’enfuit. 
La dame jeta un cri terrible et dit : « Maudit soit mon sort, je suis condamnée à vivre encore mille ans dans cette grotte. »

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28. La lamigna en mal d’enfant

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Une veille de la St-Jean, à l’aube, une belle fille entra chez la maîtresse de la maison Gorritépé.
— Bonjour, Marguerite, veuillez venir avec moi dans votre bois ; il y a une femme en mal d’enfant que vous accoucherez. 
— Et qui êtes-vous ? je ne vous connais pas. 
— Vous saurez qui je suis ; mais venez tout de suite, je vous en prie. 
— Je ne puis sortir en ce moment de la maison, parce que je dois préparer le déjeûner des faucheurs. 
— Suivez- moi, je vous prie ; vous,n’aurez pas lieu de vous en plaindre. Votre fortune est assurée si vous nous aidez à lever cet enfant. 
Marguerite obéit, et toutes deux se rendirent sous le bois. La belle fille lui donna alors une baguette : « Frappez la terre » dit-elle. Marguerite frappa la terre, et voilà qu’un portail s’ouvrit devant elles. Elles entrent, et voient un beau château. Le château devenait de plus en plus beau, éclairé par une lumière aussi éblouissante que le soleil. « N’ayez pas peur, Marguerite, nous sommes arrivées. » Elles pénètrent dans un grand appartement, le plus beau de tous. Au milieu de la chambre, se trouvait une Lamigna en mal d’enfant, et tout autour de la chambre, étaient assises une foule de petites créatures, ne bougeant jamais. 
Marguerite fit son office, et on lui servit un très bon repas. De plus, on lui donna un pain blanc comme neige. Puis, comme il allait tard, elle demanda à se retirer. La même jeune fille l’accompagna jusqu’au portail ; mais, ni l’une ni l’autre ne purent venir à bout de l’ouvrir.
— Vous emportez quelque chose d’ici, lui dit sa compagne.
— Rien, si ce n’est un morceau de pain que je voulais, à cause de sa beauté, faire voir à ma famille. 
— Vous devez le laisser ici. 
Elle le mit de côté, et le portail en même temps s’ouvrit. 
— Voici votre paiement, Marguerite. C’est une poire d’or ; vous n’en direz jamais rien à personne, et vous la mettrez en lieu sûr, dans votre bahut. Tous les matins, vous trouverez, à côté de la poire, une pile de louis d’or. 
Marguerite serra la poire dans son bahut. Le premier matin, elle alla voir ce qui se passait dans le bahut, et y trouva un lingot d’or. Et de même tous les matins pendant longtemps ; si bien que, quoique la maison fût endettée, toutes les dettes furent bientôt payées, et qu’il resta une grande fortune. Cependant, son mari conçut des soupçons, et Marguerite, pour avoir la paix, lui dévoila le secret. La nuit suivante, la poire disparut.


29. La lamigna en couche

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A côté de la maison Sorçaburu de Gotein, coule un ruisseau dont la source n’est pas éloignée. A côté de la source, dans une caverne, habitaient des Lamignac. 
Un jour, une Lamigna fut prise de douleurs. La dame de Sorçaburu, qui était sage-femme, fut appelée pour la délivrer. Grâce à elle, l’enfant arriva heureusement. Le lendemain, la sage-femme revint pour emmailloter l’enfant, et quand son travail fut fini, une Lamigna lui offrit en payement le choix entre deux pots à feu – l’un recouvert d’or, l’autre de miel. La dame de Sorçaburu choisit le pot au couvercle d’or. Alors la Lamigna lui dit : « Ah ! tu n’as pas bien rencontré. Le pot au couvercle d’or est rempli de miel : le pot au couvercle de miel est plein d’or. »


30. La lamigna en couche

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La dame Arrun, d’Aussurucq, était sage-femme des Lamignac qui, pour chaque couche, lui donnaient 20 francs et un bon repas. Une fois qu’elle avait délivré une Lamigna et qu’elle voulait sortir de la grotte, elle ne put avancer le pied, quoique rien ne la retînt. Elle pria alors un Lamigna de la laisser partir. « Vous emportez, lui dit celui-ci, quelque chose qui nous appartient ; laissez-le, et vous irez. »
La sage-femme lui dit : « J’ai dans ma poche un peu de pain pour le faire goûter à mes parents, parce qu’il est excellent. » Le Lamigna lui dit : « Mangez-le et vous irez. » La sage-femme obéit et sortit sans difficulté.


31. La lamigna en couche

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La grand-mère de ma mère était sage-femme à Ahaxe. Une nuit, à une heure avancée, un Lamigna vint la chercher pour accoucher sa femme. Ma bisaïeule avait grand peur, et consulta son mari, assez embarrassé lui-même. Le Lamigna la rassura, et, la mettant sur son dos, l’emporta, sans qu’elle sût comment, au bord du Remous. Il lui fit passer le ruisseau sans se mouiller, et la fit entrer dans une chambre la plus brillante qu’elle eût vue et faite de pierres taillées.
Ma bisaïeule fit son office et déposa l’enfant dans son berceau après l’avoir emmailloté. On la fit bien manger et bien boire, et on lui donna une grosse somme en payement. Mais on lui défendit de rien emporter de la maison que ce qu’on lui donnait. Cependant, comme elle n’avait jamais vu de si beau pain et qu’elle le voulait montrer chez elle, elle en mit un petit morceau dans sa poche. Lorsque ma bisaïeule arriva au bord de l’eau avec le Lamigna, celui-ci lui dit qu’il ne pouvait la faire traverser parce qu’elle avait dérobé chez lui quelque chose. Elle avoua qu’elle avait, en effet, mis dans sa poche un petit morceau de pain pour montrer chez elle ce qu’elle avait mangé. Le Lamigna le lui fit jeter dans l’eau après quoi il l’emporta au-delà, comme auparavant, sans se mouiller les pieds, jusqu’à la basse cour. Une fois posée à terre, ma bisaïeule tourna la tête, et le Lamigna, d’un coup de couteau, lui enleva un œil pour la punir de l’avoir volé malgré sa défense.


32. Les petits lamignac

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Jadis, avant la venue de notre Seigneur Jésus-Christ, des laboureurs, hersant leur champ, sentirent avec surprise les dents de la herse retenues à la terre. Ils regardèrent pour en découvrir la cause, et trouvèrent sous la herse autant de petits enfants qu’il y avait de dents à l’instrument, tous pleurant. Leur cœur se serra à cette vue, et, pris de compassion, ils délivrèrent les pauvres petits, puis les emportèrent à leur maison. Là, ils les soignèrent comme leurs propres enfants et les élevèrent dans leur religion.
Or, ces enfants étaient envoyés du monde souterrain par les Lamignac qui voulaient que leur race s’étendit peu à peu sur la terre, qu’elle y fut connue et réputée.
Lorsqu’ils furent devenus grands, les pères et les mères leur bâtirent pendant la nuit des maisons, ou plutôt des palais, tout en pierres de tailles, telles que les maçons de nos jours ne pourraient en bâtir de semblables.
Tous ces enfants se nommaient les uns les autres: Guillen. C’était Guillen par ci, Guillen par là. Et lorsqu’on leur demandait où ils avaient leurs pères et leurs mères, ils répondaient: « Nous, nous sommes les enfants des Lamignac. Notre père et notre mère s’occupent à faire de l’or et de l’argent pour nous, quand nous serons devenus grands. »

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33. L’église d’Arros

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L’église d’Arros, si l’on en croit les anciens, a été bâtie par les Lamignac. Les gens du village voulaient que l’église s’élevât sur la place, et déjà ils y avaient réuni tous leurs matériaux. Mais, tous les soirs, les Lamignac emportaient tout, planches et pierres, au sommet de la montagne, et tous les matins les Arrosiens les allaient rechercher et les rapportaient sur la place. A la fin, ils perdirent courage et résolurent de ne plus bouger. Pourtant l’un d’eux dit : « Je veux les guetter et savoir comme ils s’y prennent. » Et il alla s’asseoir sur une poutre pour attendre leur venue. Mais il finit par s’endormir et voilà que les Lamignac aussitôt arrivent et l’aperçoivent : « Tu voulais nous attraper, dirent-ils, et bien ! c’est nous qui t’attrapperons. » Alors ils prirent la poutre où l’Arrosien s’était endormi, et, sans qu’il s’aperçoive de rien, l’emportèrent au haut de la montagne. Les murs étaient terminés, ils le perchèrent au-dessus. Quand il s’éveilla le lendemain, il fut fort étonné de se trouver là et descendit comme il put. 
Les Arrosiens, voyant qu’ils n’étaient pas les plus forts, laissèrent les Lamignac agir à leur guise et achever sans obstacle, en haut de la montagne, l’église commencée.

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34. Le pont de Licq

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Depuis longtemps les gens de Licq désiraient avoir un pont sur le gave. Mais l’endroit était dangereux et personne n’osait l’entreprendre. Un beau jour, ils convinrent d’en charger les Lamignac. Ils les mandent au village et exposent leur embarras.
— Nous ferons votre pont, dirent les Lamignac, et en bonnes pierres de taille, dans la nuit de demain, avant que le coq ait chanté, mais sous une condition.
— Quelle est, dirent les Licquois, votre condition ?
— Vous nous donnerez en paiement la plus belle fille de Licq. 
C’était un grand crève-cœur pour les Licquois de livrer la plus belle de leurs filles; mais ils étaient obligés d’en passer par là et ils acceptèrent. La nuit suivante les Lamignac se mirent à l’œuvre. 
Or tout le monde sait bien qu’en tout pays les belles filles ne manquent pas d’amoureux. La belle fille de Licq avait aussi le sien. Averti de ce qui se passait, l’amoureux vient à la brune se poster près de l’endroit où travaillaient les Lamignac, et il voit avec terreur que du train dont ils y vont, la besogne sera terminée avant la moitié du temps fixé. Le cœur malade, pris d’une sueur froide, il s’ingénie et trouve enfin une ruse. 
Il se dirige vers un poulailler, en ouvre doucement la porte et, avec ses mains, simule le bruit des quatre ou cinq coups d’ailes que donne le coq avant de chanter. Le coq se réveille en sursaut, craignant d’être en retard, et crie : « Coquerico. » 
Il était temps. Les Lamignac avaient soulevé la dernière pierre à moitié de sa hauteur. Au chant du coq, ils la jetèrent dans l’eau et avec grand bruit s’échappèrent en disant : « Maudit soit le coq qui a jeté son cri avant l’heure. »
Depuis, disent les anciens, personne n’a pu faire tenir dans la place vide ni cette pierre ni d’autres.

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35. La tour de St-Martin de Hasparren

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A St-Martin, sur la montagne, s’élève une tour construite par les Lamignac. On y arrive par un chemin sous terre. C’était une croyance générale que des trésors y étaient renfermés, or et argent en abondance, à découvert ou cachés.
Un jour, les Conseils d’Isturitz et de St-Martin, précédés des curés des deux paroisses, se rendirent à la tour pour vérifier le fait. Ils trouvèrent une salle immense pleine, jusqu’au plafond, d’écus de cinq livres. Mais sur le tas un dragon, sa queue enroulée, reposait.
Alors un des curés fit quelques prières pour conjurer la bête qui, relevant la tête peu à peu, se glissa bientôt dehors. Le curé engagea les conseillers à prendre l’argent, en bonne conscience. Mais tous, craignant le dragon, refusèrent de s’en charger, du premier au dernier.
Et le trésor est encore dans la tour de St-Martin de Hasparren.

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36. La lamigna de la fontaine Juliane

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La veille de la St-Jean, à minuit, une Llamina se peignait avec un peigne d’or et puis se lavait à la fontaine Juliane. Feu Barrenty, qui passait par là, l’aperçut. La Llamina lui dit: « Si vous voulez me transporter jusqu’aux terres pour lesquelles vous payez la dîme, vous serez assez riche pour avoir un aiguilIon d’or ». La Llamina était toute petite. Barrenty la mit à califourchon sur ses épaules et gravit le vieux chemin qui mène à son champ.
La Llamina en ce moment lui recommanda de ne se point laisser effrayer par rien de ce qu’il verrait. 
Bientôt il arriva avec sa charge à l’échelon du champ. Mais pendant qu’il le montait, il voit des serpents, des crapauds et mille autres bêtes hideuses qui faisaient mine de le mordre. Il eut peur et s’enfuit en laissant tomber la Llamina. « Ah ! malheureux ! dit-elle, vous m’avez remise dans l’enchantement pour cent années. »
Depuis ce temps, Barrenty ne réussit à rien. Son bien fut morcelé. Tout fut perdu, jusqu’à la trace de sa maison, et ses terres passèrent à ses voisins.
A la fin de plusieurs périodes centenaires, à partir de ce jour, la Llamina a été guettée par Bassagaix et par d’autres savants plus anciens, mais elle n’a pas reparu.


37. Le lamigna transporté et le tablier plein d’or

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Un homme, passant à côté d’une citerne, aperçut un jeune Lamigna qui se peignait, ayant devant lui un tablier plein d’or. Séduit à cette vue, il demanda au Lamigna d’où il avait tiré tout cet or, et laissa paraître combien il serait heureux d’en avoir seulement une partie. Le Lamigna lui dit: « Tenez, ce trou que vous voyez, si profond, est plein d’or, et je vous donnerai celui qui est dans mon tablier si vous voulez me porter sur votre dos jusqu’à tel endroit. » Marché conclu, le Lamigna donne le tablier et s’installe sur le dos de l’homme.
Ils arrivèrent ainsi à une forêt infestée de crapauds et de serpents. Le porteur s’en tira comme il put, avec son bâton. Puis ils arrivèrent à une rivière qu’il s’agissait de traverser. L’eau était profonde ; l’homme ne savait pas nager et se sentait fatigué. Il songea quelque peu au parti qu’il avait à prendre, puis entra dans l’eau avec le Lamigna. Mais quand il eut fait trois pas, il le jeta au beau milieu de l’eau et s’enfuit au plus vite.
Le Lamigna se noya probablement, car on n’en entendit plus parler.


38. Barantol et la belle dame

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Un jour, Barantol gardait ses vaches dans la montagne de Jora.
La pluie l’obligea à chercher un refuge dans un trou sous un grand rocher. En y entrant, il aperçut une belle dame qui brodait.
— Qui êtes vous ? demanda Barantol. 
— Je suis, dit la dame, une princesse enchantée (inkantatia). Je dois rester ici cent ans. Ne le dites à personne, parce qu’autrement je serais à jamais condamnée. 
Barantol promit bien, mais ne tint pas sa parole. La dame le sut et lorsque le pasteur revint dans sa caverne, elle lui dit :
— Ah ! Barantol ! Barantol ! Ton sabot restera toujours débridé. 
— Et sur cela elle disparut.
Jamais depuis, Barantol ne réussit à clouer solidement une bride à son sabot.


39. Le pain des lamignac

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Une fois par semaine, la dame d’Aguerria allait faire le pain des Lamignac au rocher de la Fée. Les Lamignac lui avaient donné une baguette pour qu’elle pût passer l’eau sans se mouiller. Il lui était défendu de rien prendre dans leur maison. Elle s’avisa cependant un jour de prendre un peu de pâte pour savoir quel goût avait le pain. Arrivée au bord de l’eau, elle frappa de sa baguette comme de coutume ; mais les eaux ne se séparèrent point.
La reine des Lamignac se présenta à elle et l’accusa d’avoir dérobé quelque chose chez elle, ce que la dame d’Aguerria ne put s’empêcher d’avouer. La Lamigna lui dit alors : « Vous ne viendrez plus dans notre maison. Nous avions l’intention de vous donner, en récompense de vos services, une malle remplie d’or, mais vous ne l’aurez pas. »
Depuis ce jour, la malle pleine d’or est exposée au milieu du rocher, en haut d’un escalier, au-delà du pont d’enfer.


40. Même mesure ne fait pas même poids

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Un autre fois la même dame de Sorçaburu alla vers les Lamignac pour leur emprunter une mesure de froment jusqu’à la saison prochaine. 
— Volontiers nous vous prêterons, dirent-ils, une mesure de froment, à condition que vous nous rapporterez même mesure, pesant exactement même poids. 
La dame fit la promesse et emporta son grain à la maison.
Après la récolte, elle reporta chez les Lamignac la mesure de froment. Ils trouvèrent qu’à la vérité la mesure était la même, mais non le poids. En vain la dame de Sorçaburu offrit d’ajouter à la mesure assez de grain pour arriver au poids, elle ne put faire accepter ce surplus aux Lamignac, et ils lui dirent : 
— Si vous voulez que même mesure ait même poids, semez votre froment à la basse lune de l’avent. 


41. Le champ d’Iribarne et les lamignac

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Iribarne d’Aussurucq, aujourd’hui défunt, allant à sa grange, trouva près de la croix des champs un peigne d’or qu’une Lamigna y avait oublié. Quand il revint, la Lamigna le pria de lui rendre son peigne ; mais Iribarne nia qu’il l’eût trouvé. La même nuit, le champ d’Iribarne, voisin de la croix, fut couvert de pierres d’une telle grosseur, qu’aucun homme n’aurait pu les remuer ; et le matin Iribarne vit avec douleur son champ ruiné et revint conter son malheur à la maison. Son voisin le plus proche lui fit entendre que sans doute il avait blessé les Lamignac, seuls en état de porter ces grosses pierres en une seule nuit. Iribarne essaya encore de nier, puis finit par avouer qu’il avait trouvé un peigne d’or et refusé de le rendre à la prière de la Lamigna.
Le voisin lui conseilla de reporter le peigne d’or où il l’avait trouvé, Iribarne y consentit et, dès la nuit suivante, son champ fut débarrassé de toutes les pierres qui l’encombraient. Depuis ce moment, tout le monde respecta les objets appartenant aux Lamignac.


42. Le champ de Salharang et les lamignac

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Salharang allait un matin visiter son pré, le même qu’on appelle le pré des Lamignac. En arrivant il aperçut une belle dame qui se peignait. La belle dame le vit aussi et disparu à ses yeux comme une vapeur. 
Arrivé auprès de la source, il trouva un beau peigne en qu’il or prit et emporta à sa maison. 
Le lendemain, comme il se rendait encore à son pré, il fut très surpris de le voir couvert de vingt ou trente mille charretées de pierres. Alors il revint prendre le peigne à la maison et le remit à l’endroit où il l’avait trouvé.
Le matin suivant, il alla de nouveau visiter son pré et le trouva dans le même état qu’auparavant, débarrassé de toutes les pierres. Mais le peigne n’y était plus.


43. La lamigna aveuglée

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Une jeune femme de Sarasquette sarclait son froment pendant les beaux jours d’été. A midi, elle rentrait à la maison pour allaiter son garçon, et toujours quand elle revenait à sa besogne, elle la trouvait plus avancée, et le sarcloir à la même place. Cela lui donnait beaucoup à penser.
Enfin, sa curiosité étant éveillée, pour surprendre le travailleur mystérieux, elle fit un jour semblant de se rendre à la maison, se cacha et revint bientôt sur ses pas.
Une Lamina sarclait son froment.
– Que faites-vous là ? lui dit-elle.
– Je sarcle, comme vous voyez, votre froment, répondit la Lamina ; je veux vous aider et j’aime à travailler seule. Si vous y consentez, je continuerai ainsi jusqu’à ce que votre champ soit entièrement débarrassé de mauvaises herbes, et je ne vous demanderai pour salaire que de la méture frite dans la graisse.
La femme consentit et la Lamina ne manqua pas de réclamer le soir la méture frite. Elle y revint encore le soir suivant, puis tous les soirs, en sorte que la femme se repentit de son marché et finit par raconter à son mari ce qui se passait, le priant d’y mettre un terme. “Je m’en charge” dit le mari. Ensuite il envoie sa femme se coucher et se revêt de sa robe.
A l’heure habituelle, la Lamina vient frapper à la porte. Le mari la fait entrer, allume du feu, et s’assied, quenouille en main, à côté de la Lamina.
Elle lui dit : 
– Hier soir tu filais si fin, si fin ; et aujourd’hui tu files si gros, si gros.
– C’est qu’hier soir je faisais tourner comme ceci.
– Comment t’appelles-tu ?
– Je m’appelle Moi-Même.
L’homme alors met la poêle sur le feu, et dans la poêle un bon morceau de graisse. La Lamina s’endormit et la graisse bouillit. Alors l’homme saisit la poêle et lance la graisse bouillante sous les jupes de la dormeuse. Elle se lève en poussant les hauts cris et s’élance dehors. Une troupe de Laminac accourt au vacarme : 
– Qui t’a fait du mal ? disent-ils.
– C’est Moi-Même, c’est Moi-Même.
– Quel parti prendre ? dirent les Laminac.
Le champ près de la maison était labouré. La nuit même, les Laminac retournèrent les sillons et couvrirent le champ de pierres.


44. La lamigna aveuglée

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Il y avait jadis, au pied de la montagne de Larrun, un village de Laminac qui vivaient aux dépens de leurs pauvres voisins basques, et ne cessaient de les tourmenter et de les piller. Un soir qu’elles étaient sorties pour quelque expédition, elles grimpèrent sur la cheminée d’une maison, et regardèrent par le trou ce qui se passait en bas. Elles comprirent que l’homme était absent ; en effet il était déjà allé au lit.  “Bon ! dirent-elles ; nous n’avons rien à craindre.” Quelques-unes aussitôt descendent par la cheminée dans la cuisine et trouvent la maîtresse du logis assise au coin du feu et filant.
Elles lui demandèrent de les bien régaler. Mais la maîtresse n’était pas charitable et elle se refusa à rien leur donner. Les Lamignac l’accablèrent d’injures et d’impertinences ; elles la menacèrent, sans obtenir davantage. Enfin elles s’emparèrent des poêles à frire et en léchèrent la graisse; dont elles sont très friandes. Puis, remontant par la cheminée, elles regagnèrent leurs trous.
La femme aussitôt alla raconter à son mari ce qui s’était passé. Que fait le mari ? La nuit suivante, il endosse une vieille robe de sa femme, se coiffe d’un mouchoir de vieille, de couleur sombre, prend une quenouille chargée d’étoupes et s’asseid sur le même siege, au coin du feu, ayant à sa portée une poêlée de graisse bouillante. 
Voilà qu’une Lamina descend de la cheminée. La malicieuse créature s’aperçoit bien que la fileuse ne ressemble guère à celle de la veille et, se méfiant, lui dit : 
– Ah ça ! comment cela se fait-il ? Hier ton fil en tournant disait tout doucement : Piroun, piroun. Ce soir il gronde : Pordoka, pordoka.
– Oui, hier je filais du lin fin ; aujourd’hui je file de l’étoupe.
– Comment t’appelles-tu ? 
– Moi-Même, Moi-Même.
– Donne-moi une mouillette trempée dans cette graisse.
– Je le veux bien.
La Lamina s’accroupit devant le feu, en relevant ses jupes. Le fileur saisit l’occasion, prend la poêle par la queue et en applique le contenu tout bouillant sous les jupes de la Lamina.
Elle pousse des cris aigus et des rugissements et en toute hâte remonte par la cheminée. Les Lamignac l’attendaient et, la voyant si maltraitée, lui dirent : 
– Qui t’as fait du mal ?
– Moi-même.
– Alors, qu’y a-t-il à faire ? Si tu t’es fait du mal, personne n’a de tort que toi-même.
La Lamina, demi-morte, en fut pour ses brûlures.


45. La Llamina d’Anderettho

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Les gens d’Esquiule voyaient de temps en temps deux Llamina sortir de la fontaine d’Andrettho, s’asseoir sur la rive et se chauffer au soleil. On les guetta et on en prit une. Pendant que les paysans l’emportaient chez eux, l’autre cria en béarnais :

« Ques bouille quat diguen, oui ou non, Jamey era bertut deu bert no digas, non. »

Ce qui signifie : « Quoi qu’on te dise, ne révèle jamais la vertu de l’aulne. »

Les gens d’Esquiule ne manquèrent pas de presser de questions la Llamina ; elle ne répondait rien, ne révéla jamais la vertu de l’aulne. Cependant, comme on voulait savoir son âge, et qu’on lui demandait quels étaient ses plus anciens souvenirs, elle répondit enfin :

« J’ai vu la montagne où s’élève Oloron couverte de broussailles, et un marais plein de joncs à la place où est bâtie Sainte-Marie. »

On n’en tira rien de plus, et personne […] ne connaît la vertu de l’aulne.


46. La Ceinture enchantée

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En ce temps là les Laminac qui habitaient la grotte de Sare tinrent conseil pour aviser aux moyens de montrer la vanité du pouvoir des prêtres. Leur décision prise, une Lamina s’adressa à un homme, son voisin, et lui dit :
– Va vers le curé de Sare et dis lui, de notre part, qu’il vienne sans faute à la grotte, parce que nous voulons nous entretenir avec lui.
Le pauvre homme, intimidé, se rend au logis du curé de Sare et lui dit :
– Monsieur, je viens de la part des Laminac de la vieille grotte, vous dire que vous alliez les trouver et qu’elles veulent absolument s’entretenir avec vous.
– J’irai sans faute, répondit le curé, et aussitôt il se mit en route.
Mais la vertu du curé fit une telle peur aux Laminac qu’elles s’enfoncèrent toutes dans leur trou et qu’aucune n’osa l’attendre. Il s’en retourna donc tranquillement chez lui sans avoir vu une seule Lamina.
Les Laminac imaginent alors un autre stratagème. Elles reviennent à leur messager :
– Qu’était-ce que cet homme vêtu de noir, disent-elles, qui était ici tout à l’heure ? Voici : tu lui porteras cette ceinture de soie de notre part, et tu lui diras qu’il s’en ceigne jusqu’à ce qu’elle soit usée.
L’homme, obéissant, va trouver de nouveau le curé et lui dit:
– Monsieur, je viens encore à vous de la part des Laminac ; et voici une ceinture de soie qu’elles vous envoient pour la porter jusqu’à ce qu’elle soit usée.
– Avez-vous mesuré la longueur de cette ceinture de soie, demanda le curé.
– Non monsieur.
– Eh bien ! vous connaissez le châtaignier qui est près de la grotte. Allez et mesurez combien de fois la ceinture en fera le tour.
L’homme s’en va, toujours obéissant, et déroule la ceinture autour de l’arbre. Mais, comme il arrivait au bout, voilà que tout d’un coup l’arbre et la ceinture disparaissent et l’homme demeure là, ne pouvant rien comprendre et stupéfié.


47. La poule noire

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Il y avait une fois dans le canton de Saint-Palais un méchant Lamigna qui rôdait à droite à gauche, faisant tout le mal qu’il pouvait, jetant un sort sur la vache de celui-ci, sur la chèvre de celui-là, en sorte que chacun le redoutait.
La Lamigna, sa femme, était au contraire aimée de tout le monde, d’abord parce qu’elle était avenante et gracieuse et ensuite parce qu’elle réparait tout le mal qu’avait fait son mari. Au paysan qui avait perdu une vache, elle en rendait deux ; à celui qui avait perdu une chèvre ou une brebis, elle donnait dix chèvres ou dix brebis, tout un troupeau.
Quand elle aimait bien les gens et qu’ils étaient honnêtes et laborieux, elle leur apportait une poule noire, une seule poule qui ne pondait par jour qu’un seul oeuf ; mais l’oeuf était de vrai or massif. Il ne fallait pas longtemps aux pauvres gens pour s’enrichir ainsi. C’est ce qui arriva bientôt dans le canton où l’on vit plus d’une famille, naguère dans la gêne malgré un travail assidu, se bien traiter à chaque repas et faire la grasse matinée. De là est venu le proverbe que nous appliquons à celui qui vit bien sans travailler : “Il possède peut-être une poule noire”.
J’ai entendu dire qu’il existe encore une de ces poules noires à Garris, mais c’est la dernière. Elle appartient à un Bohémien qui ne se refuse rien, quoiqu’il soit oisif tout le long du jour.


48. Les trois vierges d’Eskieys

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A Eskieys, au temps de la petite église, le meunier d’Eskinjios se mît à l’abri sous l’auvent au moment d’un grand orage. Il fut surpris de trouver là sur la porte de la chapelle trois filles vêtues de blanc qu’il n’avait jamais vues. Le meunier pour ne pas mouiller la farine déchargea le mulet et dressa les sacs contre le mur de l’église.
Et quand l’orage s’apaisa, le meunier un peu effrayé des trois jeunes filles leur demanda de l’aider à charger : 
— Vous avez cru que nous étions comme les autres, lui dit une : essayez de toucher si nous avons des bras ! 
Le meunier voulut toucher celle qui lui parlait : aussitôt toutes trois s’évanouirent comme un éclair au travers des pierres de l’église , comme si elles s’étaient couchées dans les tombes du lieu saint.
Le meunier épouvanté prit la fuite avec son mulet ; mais en arrivant au moulin il se trouva mal et en mourut.


49. La hadète et la fontaine d’argent

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Il y avait une fois une fontaine qu’on appelait la fontaine d’argent. A cette fontaine, disait-on, une Hadète chaque nuit sur le banc des lavandières ou sur les pâquerettes venait se parer. 
De loin en loin, quelques-uns l’avaient vue, mais personne comme une jeune fille qui se trouva à la fontaine avant le lever du soleil. Elle vit la hadète se parer sur le banc à laver et se peigner avec un peigne d’or. Surprise la hadète s’était cachée dans la fontaine, mais avait oublié le peigne sur les pâquerettes où la jeune fille le ramassa. 
Une autre fois, au point du jour la jeune fille revint à la fontaine, la hadète sortit de l’eau et lui dit : « Si tu me rends le peigne, chaque fois que tu viendras ici tu y trouveras cinq livres ; tu perdras tout si tu dis ton secret. » La jeune fille remit le peigne ; aussitôt elle eut cinq livres. Elle tarda peu à avoir une barrique d’écus. Et les autres de l’interroger, de la tourmenter pour avoir le secret ! Comment le garder alors ? Le secret lui échappa comme l’eau s’écoule d’un panier, et la barrique fut pleine aussitôt de feuilles de vergne.


50. Le joli hadet et sa mère

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Une fois un bouvier labourait près de la grave noire, dans le Maransin. Ce bouvier s’écarta un peu pendant que ses bœufs buvaient. Quand il revint il trouva perché sur la charrue un hadet tout nu, beau et tendre comme un petit ange. Le hadet sans rien dire se laissa porter à la maison et quand on l’eût vêtu il se mit au coin du feu sans parler. Au foyer il vit des œufs en rang et alors il dit :
— Ah mon Dieu ! les jolis petits pots ! J’ai tant voyagé et je n’en ai jamais vu de pareils !
Quand il parla une voix dehors dit : 
— Le mien, il ne faut pas dire à quoi sert la feuille du vergne, parce que tous les bouviers porteraient l’aiguillon doré.
En effet ce que vaut la feuille du vergne est toujours demeuré le secret des hadètes. La mère entra : c’était une hadète des plus distinguées : 
— Si vous voulez me rendre mon enfant, leur dit-elle, je vous ferai tous heureux par ici. 
— Vous pouvez le prendre, lui répondit-on, puisqu’il est à vous.
— Eh bien ! dit-elle, vous allez préparer vos étables, les parcs et les granges, tout ce que vous avez par ici pour pouvoir loger du bétail : il va vous arriver de partout, des vaches, des veaux, des bœufs et des génisses. Quand arrivera le taureau il y aura du tapage ; il vous semblera qu’il brisera tout ; n’ayez pas peur ; surtout ne vous retournez pas : si vous avez le malheur de vous retourner tant que se fera le tapage, tout sera perdu.
Aussitôt l’enfant rendu à la mère, voilà des troupeaux de vaches, de bœufs, de génisses ; étables, granges, parcs, tout se remplit, et du beau bétail. Mais lorsque arriva le taureau au milieu de ces vaches tous ceux du domaine se crurent perdus ; ils oublièrent la parole de la hadète ; ils tournèrent la tête pour voir par derrière, et vaches, bœufs, veaux et génisses disparurent. Pourtant la race de ce bétail s’est conservée dans la Lande.

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51. La marâtre et la bécude

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Une fois un roi veuf avait une fillette des plus gentilles. Il se remaria avec une veuve, type sans cœur qui avait une laideron d’enfant qu’on appelait Bécude à cause d’un œil qu’elle avait sur la tête comme un ciel-ouvert. La marâtre enrageait de voir celle du roi fine comme une hirondelle et la sienne lourde et monstrueuse avec cet œil. 
Quand le roi partit aux armées la marâtre fit garder les brebis à la princesse ; elle lui fit travailler la terre pour lui couvrir les mains d’excoriations autour des ongles, et lui faire des taches de rousseur à la figure comme il y en a sur le dos d’un crapaud.
Près d’une fontaine des plus solitaires avait sa demeure une bonne dame, la bonne hadète du pays ; elle s’intéressa à la petite fille ; chaque jour elle lui portait quelque chose de bon ; la Bécude s’en aperçut ; elle le dit à sa mère qui fit enfermer la princesse dans une cour sans lui donner de quoi manger. Alors la bonne hadète descendit dans cette cour et porta à la pauvre innocente un poirier où pendaient des poires, les unes mûres, les autres un peu vertes, comme sur un pommier d’oranges : « Tiens, lui dit-elle, la mienne petite, tu te nourriras avec ce fruit : tu le ménageras pour chaque jour ; en attendant reviendra le roi. » La marâtre irritée, quand on lui parla du poirier, arriva avec ses hommes pour le couper : aussitôt le poirier monta et se tint en l’air comme un épervier.
Le roi arriva avec un prince qui voulait se marier avec une des deux princesses. Il ne voulut pas la Bécude ; la marâtre l’aurait tué dans son dépit. 
La princesse partit avec son mari, et le poirier se plaça de lui-même sur la voiture. Quand la princesse fut pour se délivrer le prince et le roi partirent pour l’armée, et aussitôt la marâtre arriva sous le prétexte de ne pas laisser seule et d’assister la jeune dame.
Plus que jamais la marâtre lui fit des vilainies, des méchancetés. Quand l’enfant fut né, elle fit enfermer la mère et son petit ange dans une cave du château, malsaine, où ils étaient comme enferrés, et là elle les condamna à pâtir soif et faim ; aussitôt qu’elle la bonne hadète arriva à la cave avec le poirier pour l’assister.
Mais le prince inquiet de sa compagne et de l’enfant s’en retourna sans être attendu ; il arriva de nuit comme la marâtre était couchée avec sa boulotte de Bécude dans le lit de la princesse.
La princesse du fond de sa cave entendit du bruit : peut-être la bonne hadète l’avait-elle avertie ! Elle cria, elle se lamenta tellement que le prince, à l’arrivée, surpris de ne pas la trouver, s’en va à l’endroit où se faisait le tapage, et trouve là sa pauvre, demi-morte avec le petit innocent sur son sein. Le prince irrité, condamna sur-le-champ la marâtre et sa fille la Bécude à être brûlées toutes vives, dans un four ardent, comme des démons dans l’enfer.
Le Bon Dieu souvent laisse faire les méchants : mais quand il fait tant que de les joindre alors il les mène d’équerre.


52. Les hadets et les hadètes d’Estans

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A Estans, dans Jautan, il y avait hadets et hadètes. Ils ne mesuraient pas un empan chacun ni chacune. Ils se chauffaient au foyer tous ensemble ; les hadètes avaient leur place sous la cheminée ; là elles faisaient leur veillée tranquilles. Souvent elles n’y allaient que deux, une grande et l’autre petite. Un soir la plus petite arriva la première ; les veilleuses la firent deviser. La grande hadète, de sur la porte en dehors leur cria : « Parle-leur de ce qu’elles voudront, hormis de ce à quoi est bonne la feuille de vergne. » Effectivement la vertu de la feuille du vergne est toujours demeurée le secret des hadètes.
Ceux d’Estans furent heureux tant que les hadètes les visitèrent. Mais les hommes de là leur firent des moqueries : ils leur jetaient de l’eau bouillante, leur donnaient des noms grotesques ; alors les hadètes ennuyées quittèrent Estans avec les hadets, et elles maudirent tous ceux d’Estans en disant :

Estans, Estans,
Tu ne verras plus jamais nul barbe blanc !

Depuis les hommes ne viennent plus vieux à Estans.

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53. La Fée allumée

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Les fées de Nerbis n’étaient pas de grandes fées. Les dons merveilleux, les malédictions effroyables, elles les laissaient à leur mère. C’étaient de braves petites fées de campagne qui vivaient dans leur souterrain insouciantes et espiègles. Un jour qu’elles lavaient leur linge sur le bord de l’Adour elles s’amusèrent à grimacer à qui mieux-mieux.
– C’est moi la plus forte.
– Non c’est moi.
– Non moi.
– Eh bien je te parie que tu ne peux pas faire rire avec tes grimaces, sans parler, la femme de Gentil, le fermier d’en bas.
– Moi ? Tu vas voir.
Et le soir la plus espiègle des deux sœurs s’avisa d’entrer dans la maison de notre paysan lorsqu’il fut couché. La fermière veillait au coin du feu en filant le lin de ses champs éclairée doucement par la chandelle de résine. En coup de vent la fée descendit par la cheminée et prit une forme humaine. La fermière effrayée ne dit mot et continua son travail. La fée ne pouvait parler, aussi fit-elle force grimaces. Tirant sa quenouille elle singea notre pauvre fileuse qui toute interdite se piqua le doigt. La fée en fit autant, avec des grimaces. Voyant cela, la fermière partit se coucher et notre fée retrouva sa sœur sur le bord de la cheminée.
– Eh bien je n’ai pu ni la faire parler, ni la faire rire, même pas la faire arrêter son travail. Mais si tu avais vu sa tête. Je reviendrai demain.
Le lendemain toute pimpante et gaie comme un pinson avec son tutu de gaze notre petite fée recommença son manège avec le même insuccès.
– Tu n’y arriveras pas, nana na, lui susurrait sa sœur. 
– Tu verras, lui répliquait-elle, recommençant le soir suivant.
La fermière restait impassible, toutes les grimaces du répertoire y étaient passées et repassées depuis que le manège durait, et Dieu sait si elle en avait avec sa baguette à malices ! La fermière exaspérée, mais craintive dépérissait, devenait sombre, taciturne.
ço qu’as (qu’as-tu) ? lui demanda son mari. 
Elle se décida à lui raconter ses visions du soir.
N’y a pas soun qu’aco. (Il n’y a que cela.) N’aie pas peur, tu vas voir ce soir je vais m’habiller en femme, et c’est moi qui filerai. Donne-moi ta quenouille et ton fuseau, tes habits et ton paquet d’étoupe.
Notre paysan avait fière allure sous ce déguisement, les cheveux négligés, encadrant son visage buriné à la peau lisse (il était rasé de frais), un foulard sur la tête et le grand châle sur les épaules. La petite fée fut un peu étonnée lorsqu’elle vit cette femme qu’elle ne connaissait pas, mais elle n’était pas très au courant des usages des hommes, les habits étaient les mêmes. “Tiens une nouvelle femme” dit-elle. “Je vais peut-être mieux réussir !” Elle recommença ses pitreries pour imiter le travail de la fermière. Grimace qui grimace elle n’arrivait pas à contrefaire notre fileuse improvisée qui imperturbable continuait sa besogne avec désinvolture. Furieuse de ne pouvoir y arriver et un peu jalouse elle s’écria : 

Ye que hiélebes fin fin fin
Coum le douane de Minyoulin
E ouey que hieles gros gros gros
Coum le douane de Tarigos

(Hier tu filais fin fin fin
Comme la dame de Minjolin
Et aujourd’hui tu files gros gros gros
Comme la dame de Tarigos)

(Vous pensez elle savait ce qu’elle faisait la coquine, Tarigos était la maison voisine et une vieille rivalité s’était depuis longtemps transformée en solide inimitié.)
Diu biban, s’écria le paysan. Tu m’insultes encore et bien tu vas voir !
Décrochant la chandelle il la jeta sur la fée dont la gaze prit feu. Avec un grand cri elle disparut dans la cheminée pendant que notre paysan riait aux éclats sous les yeux admiratifs de sa femme accourue.
En haut de la cheminée la pauvrette s’écria en gémissant : 
Que m’a lucat lou c… (Elle m’a allumé le c…) 
Perque y anèbes tu ? (Pourquoi y allais-tu ?) lui répondit sa sœur en riant.
Et depuis ce temps les femmes de Nerbis purent filer tranquillement le lin, ce lin si fin qui était une gloire du marché de Mugron.

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54. L’aiguillon d’Argent

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Yanty de la Sablère était un magnifique adolescent que tous aimaient. Toujours gai et souriant il n’y avait pas dans le pays de bouvier plus hardi que lui. Il chantait toujours en gardant les bêtes mais quand il était seul dans la campagne, sitôt son chant terminé il entendait :

Hade, Hadoun
Ne disis pa la hoelhe dou vern enta que boun
Se disas la hoelhe dou vern enta que boun
Lou boe que porteré l’agulliade d’argentoun

Fée, petite fée,
Ne dis pas à quoi sert la feuille de vergne
Si tu dis à quoi sert la feuille de vergne
Le bouvier porterait l’aiguillon d’argent.

Ce petit chant aigu, nasillard, insinuant, l’énervait car il se produisait de plus en plus souvent. Il décida d’en parler à sa grand-mère qu’il aimait bien.
– Tu es un beau garçon, Yantynoun (mon petit Jean), et tu inspires de doux sentiments à beaucoup de gouyatines. Il te faudra faire très attention car c’est une femme économme, travailleuse qu’il te faudra prendre pour douane ici à la Sablère. Peut-être une fée, la petite fée de la chanson que je te chantais tout petit, viens-t-elle te voir. Méfie-toi. Puisqu’elle te dit ça pourquoi ne pas porter un aiguillon à la pointe d’argent ? Une fourchette a eu une branche cassée en tombant dimanche. Je vais te donner la dent cassée. Fais-toi un aiguillon. Mais avec une tige de vergne. C’est plus facile. Tu verras bien ce que te dira la fée !
Sitôt dit, sitôt fait.
Le lendemain matin notre jeune bouvier partit travailler nanti de son aiguillon à pointe d’argent. Au premier arrêt de son attelage, quand il cessa de chanter, il entendit à nouveau : 

Hade, Hadoun

Pivotant sur lui-même en souriant, il se mit à caresser la pointe de son aiguillon, disant : 
– Regarde.
Il entendit alors un petit cri et une voix qui disait : 

Ce n’est pas vrai, je n’ai pas dit
que la feuille de vergne
Donne l’or et longue vie
avec l’aiguillon d’argent.
Je ne l’ai pas dit, pas dit, pas dit…

Et le son disparut. 
Très intrigué, notre garçon, continuant sa route s’arrêta près d’une fontaine où les vergnes poussaient. Machinalement il piqua une feuille de vergne. Il entendit un petit bruit, la feuille s’était transformée en or. Très étonné il recommença avec le même succès. Du coup il amassa une brassée de feuille qui se transformaient en or dès que l’aiguillon d’argent les touchait. Perplexe il réfléchissait devant son tas de feuilles dorées dans le bros lorsqu’il entendit : 

Qu’as troumpat le hade, boué malin,
Toutun, escoute plan,
Lou temps qu’é mé fin
Que lous omis !

Tu as trompé la fée, bouvier malin,
Mais souviens-toi,
Le temps est plus fin
Que les hommes.

Très songeur il décida de rentrer à la maison et alla aussitôt conter l’histoire à sa grand-mère.
– Tu as percé le secret de la fée, Yantinoun, je pense qu’avec les feuilles on peut faire une tisane que j’essaierai. Mais surtout, fais attention, la fée voulait te dire que notre vie n’a qu’un temps limité. Regarde-moi et tu comprendras que je vivrai pas longtemps. Tu as le secret, garde-le bien et pour toi seul. Travaille et ne te sert de ton aiguillon, comme pour les bêtes, qu’à bon escient, car l’or gâte tout. Ne prends que ce que tu as besoin. Esta urous qu’é mey que d’esta riche. Être heureux vaut mieux que d’être riche.
La grand-mère vécut vieille. Yanty vécut longtemps et heureux, aisé mais pas très riche, connu pour son aiguillon qui ne le quittait jamais, “son porte-bonheur”, disait-il. Pensez-vous, son porte-monnaie devrait-on dire. Mais on ne le savait pas !

Crouzit, crouzat,
mon counte acabat.

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55. Hadet Hadoun

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Un jour à Tosse, alors qu’ils allaient faner le pré de l’étang blang, une femme laissa son bébé à l’ombre d’un vergne, en bordure de la prairie, afin de travailler avec son mari.
Elle surveillait l’enfant de loin. Quand elle revint le prendre, elle fut horrifiée. Il avait grossi et était tout frippé et laid, laid… Les larmes aux yeux, elle le nourrit et le ramena en pleurant à la maison.
Le temps passa. L’enfant avait grandi mais ne disait rien. Il était gentil, caressant, marchait, courait, mais ne disait jamais rien, ni maman, ni papa, rien. A croire qu’il était muet.
Un jour, elle mit à cuire des oeufs devant le feu, pour toute l’assemblée – on les tourne et les fait ainsi rôtir ; quand ils suent, ils sont cuits – elle s’affairait à les surveiller et tout-à-coup, elle entendit : 

Quey bis DAX basta
et BAYOUNE bernata
Quey bis lou bos d’ARDY
Set cops bos e set cops cam
Mais au houec en un cop
Yamé ney bis tan de toupinouns blancs.

J’ai vu DAX en ajonchaie
et BAYONNE en vergneraie
J’ai vu le bois d’ARDY
Sept fois bois et sept fois champ
Mais au feu, en une fois
Jamais je n’ai vu tant de petits pots blancs.

Ahurie, elle dit à l’enfant : 
– Mais, tu parles !
– Bien sûr ! lui répondit-il.
A ce moment là, elle entendit à la porte : 
Caret ! Tais-toi !
Et elle vit une petite fée toute blanche avec de longs cheveux soyeux. C’est elle qui avait dit à l’enfant de se taire.
– Tu as été bonne pour mon fils que tu as nourri, car il était malade. Je vais le reprendre et te rendre ton fils à l’instant. Ne bougez pas et taisez-vous. 
Quelques minutes après, elle revenait avec l’enfant du paysan. Sa mère folle de joie, le couvrait de baisers. Soudain, elle s’arrêta et embrassant le petit fadet : 
– Je t’aime bien toi aussi. Laissez-le moi.
– Non, maintenant il faut que je le reprenne. Mais, tu as été bonne et pour ta récompense, je t’ai amené deux vaches. Mets-les à l’étable. Elles sont pour toi, bientôt, elles auront des veaux, ils seront pour le petit. Mets-les souvent dans le pré de l’étang et pense quelquefois à mon fils.
Elle disparut à leurs yeux avec le fadet.
Les vaches étaient extraordinaires, grandes, belles, donnant deux fois plus de lait, jamais malades. Ils devinrent aisés. Quant au fils, jamais malade, il devint grâce à l’élevage un riche propriétaire. Il réussissait tout ce qu’il entreprenait. On disait qu’il avait des mains de fée. Pourtant, il est mort lui aussi, et ses vaches avec lui.
Mais l’expression est restée avec cette vieille chanson de nourrice.

Hadet, Hadoun
Man de Hades
Man de Hades
Hadet, Hadoun
Man de Hades
E que droum.


Fadet, Petit fadet
Main de fée
Main de fée
Fadet, Petit fadet
Main de fée
Et tu dors.

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56. Le forgeron et la Fée

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Yantet voulait être forgeron. Accompagnant son père au Haou (forgeron), il avait été subjugué par la flamme qui permettait de bien modeler le fer. La braise rougeoyante et le marteau, le soufflet qu’il avait manié, tout avait joué. Son père avait vu cela d’un bon œil. Meste Girons n’avait pas d’enfant ; il se faisait vieux et à la maison Yantet était le cadet. La forge serait un bon métier.
Tous les matins, il partait donc de son quartier d’Estrich, à « l’hore dou Hasan » (l’heure du coq) pour rejoindre à pied la maison du haou, une bonne demi-heure de marche matin et soir, sans s’arrêter. Il était obligé de passer près des « Crampes de leus Hades » (chambres des fées), mais il n’avait pas peur, il chantait à tue-tête pour se donner allure et courage. Un jour, à la fin du couplet chanté :

Hay, hay chibaloun, qu’en iran plan dinca Mugroun,
De Mugroun a Samadet, hay, hay chibalet.


Hay, hay petit cheval, nous irons bien jusqu’à Mugron
De Mugron à Samadet, hay, hay petit cheval.

Voilà qu’il entend :

Hau, hau, hauritchoun,
Quoan as hé n’as pas carboun,
Quaon as carboun, n’as pas hé
Hau, hau, merdassé.


Forgeron, forgeron, petit forgeron,
Quand tu as du fer, tu n’as pas de charbon
Quand tu as du charbon, tu n’as pas de fer
Forgeron, forgeron, « merdeux ».

Et sitôt après : 
N’as pas brasé ? (Tu n’as pas brasé ?)
Ahuri, il continua sa route sans répondre.
Le lendemain, même chanson.

Hau, hau

Il répondit à la cantonade : « Je ne sais pas » et continua en courant.
Le jour suivant, il vit son interlocuteur : une petite fée qui n’arrêtait pas de lui faire des grimaces, tout en sautillant au rythme du couplet. Et ainsi, tous les jours. Furieux et humilié, il demanda à son patron qui lui avait répondu évasivement : « tu verras »… et comme il insistait ce dernier avait ajouté :
A martet que truque, enclume que respoun. (A marteau qui frappe, enclume répond.)
L’enfant rumina cette réponse en rentrant le soir, décidé de savoir avec cette diable de fée.
Le matin suivant, lorsqu’il entendit chanter la ritournelle injurieuse de la petite fée sautillante, à la question : 
– N’as-tu pas brasé ?
Il répondit tout fiérot :
Ségu. (Sûr.)
Qu’as hicat sable. (Tu y as mis du sable.)
Ségu. (Sûr)
Et tout fiérot, il arriva chez son maître en lui disant :
– Je sais, il faut mettre du sable, la fée me l’a dit !
Ils essayèrent et trouvèrent ainsi la soudure. Depuis lors, tous les forgerons brasent le fer avec du sable et notre Yantet ne fut plus jamais insulté par la fée qui disparut.

Seul est resté le nom de lieux « leus crampes de leus hades » et un proverbe international :

Truque lou hé tan que l’as caut (Bat le fer tant qu’il est chaud)
Truc trac (truc trac)
Lou hé que brasat (Le fer est soudé)

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57. La Dame des eaux

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C’est l’histoire de Madame d’Aygues, ce qui veut dire « Madame des Eaux », Madama d’Aigues.
Alors, c’était un jeune homme du village de Sazos qui avait une grange sur le plateau de Bernazau et qui y faisait les foins avec son père et sa mère, il était seul avec son père et sa mère dans la maison, et alors on allait chercher de l’eau fraîche toujours dans une même source, cette source s’appelait « la fontaine des eaux », era hont deres aigues et y on allait plusieurs fois dans la journée chercher de l’eau fraîche parce qu’autrement il n’y avait que de l’eau des rigoles qui n’était pas potable. Alors un jour, il est allé chercher de l’eau comme d’habitude et puis il a vu sur le bord de la fontaine un fil, un fil de soie, il lui a semblé que c’était de la soie ; alors il l’a enroulé un peu, puis ça s’enroulait toujours et il continuait toujours son peloton de soie, il a eu une grosse pelote de soie et finalement au bout du fil est apparu Madama d’Aigues, la fée des eaux si on veut : c’était une belle jeune fille blonde, belle, qui lui souriait et il a été tout étonné et alors il lui a parlé, il lui a demandé d’où elle venait : elle lui a dit qu’elle venait du Lac Grand, c’est-à-dire le lac d’Ardiden. Alors ils ont causé un moment, il lui a dit d’où il était, ce qu’il faisait ; alors elle lui a dit qu’elle aimerait bien le revoir s’il voulait revenir un autre jour ; alors le lendemain, il est retourné bien sûr à la source ; il n’était pas marié, il était célibataire et il se plaisaient, quoi ; alors tous les jours il revenait à la source, il venait la voir et puis quand ils avaient fini de discuter, elle disparaissait dans le trou de la source. Et puis un beau jour ils ont décidé de se marier. Alors il l’a amené à la grange, il l’a montrée à ses parents, tout ça, et tout le monde était content : ils se sont mariés. Et puis ils ont eu deux filles, deux petites filles blondes qui avaient de longues tresses, elles avaient de très beaux cheveux, il paraît. Et elle lui avait dit sans doute, je crois que c’est ça, elle lui avait dit : « Tu ne devras jamais m’appeler Madame d’Aigues. » Et alors il s’en était tenu là, bien sûr ; et puis un jour ils ont eu une petite histoire de ménage, comme ça arrive chez tout le monde et un peu en colère, il lui a dit : « Tu, Madama d’Aigues [Toi, Madame des Eaux]. » Alors elle est partie, elle a disparu et ce soir-là elle n’est pas rentrée dans la grange. Alors lui, il la cherchait, il ne la trouvait nulle part ; et puis un beau jour, pendant qu’il n’était pas là, bien sûr, quand son mari n’était pas là, elle venait à la grange tous les jours, elle venait peigner ses filles, les laver, faire leur toilette, les embrasser, tout ça, puis elle repartait. Et puis un beau jour il était retourné à la fontaine et l’a aperçue : alors il lui a dit quand même qu’il aimerait qu’elle revienne, qu’elle revenait tous les jours bien sûr, mais il ne l’avait pas vue, il regrettait beaucoup ce qu’il lui avait dit et que tout irait bien si elle voulait rentrer dans la famille de nouveau. Alors elle lui a dit : « E bèn, je veux revenir, à une condition, à condition que tu envoies sept hommes me chercher au bord du lac d’Ardiden, un matin, à bonne heure et qu’ils soient tous à jeun.

Alors il est redescendu au village, il a cherché sept hommes, parmi lesquels il y avait un domestique, on appelle ça vailet en patois, de chez Telh. Alors ils sont partis le matin, à jeun, ils devaient être à jeun et ils ont traversé le plateau de Bernazau, puis ils sont montés à Aynis, c’est un peu plus haut, où il y a un pâté de granges et là il y avait un champ, un champ d’orge. Alors, en passant sur le chemin, il [le domestique] a attrapé un épi d’orge dans le champ et il a dit : « Voyons si ce grain est mûr. » Et il a mis un grain d’orge à la bouche et il l’a mangé et puis ils ont continué leur route. Et puis ils sont arrivés au bord du lac, ils ont vu Madame d’Aigues, qu’elle était là, elle les attendait, elle était toujours belle ; et ils lui ont dit : « Nous venons pour te chercher, c’est ton mari qui nous a envoyés te chercher. » Alors elle a dit en patois, elle a dit : « Malaye et vailet det Telh [Malheur au domestique de chez Telh] qui a mangé un grain d’orge en montant. » Et là-dessus elle leur a dit : « Je ne peux pas rentrer, je ne rentrerai jamais plus. » Et elle leur a fait quelques prédictions : « Vous pourrez raconter que dans la maison de chez Carrère chez qui j’étais mariée, ils auront des dettes, la maison tombera très bas, ils seront presque ruinés, mais un jour il y aura un homme de cette famille qui relèvera la maison, qui fera des affaires, et à partir d’à présent il n’y aura jamais beaucoup de monde dans la maison. » Et là-dessus elle s’est jetée dans l’eau et elle a disparu dans les eaux. Et ils n’ont plus rien vu, ils sont rentrés sans elle.


58. Agos-Vidalos

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La légende raconte que la grotte de Bours était jadis habitée par trois fées merveilleusement belles, terribles enchanteresses dont la retraite était inaccessible. Le jeune et beau sire de Deneins était à cette époque seigneur de Vidalos, habitant le manoir dont, il n’y a pas cinquante ans, on voyait les dernières ruines sur un monticule au centre du village, et de son domaine dépendait l’église qui est encore debout aujourd’hui. 
Les fées l’ayant un jour aperçu, s’éprirent de sa bonne mine. Aidées par les hadous, bergers qui gardaient dans les forêts les troupeaux des hades (fées), elles firent creuser un souterrain conduisant de leur grotte au château du guerrier, leur bien-aimé.
Dès ce moment, l’heureux châtelain devient le bon génie de la contrée, et son crédit auprès des puissantes fées est mis plus d’une fois à contribution.
Le gardeur des moutons d’une famille Fourcade, de Vidalos, ayant une fois conduit son troupeau près de la grotte, les fées furent effrayées par le chien que leur aspect avait rendu furieux, et elles appelèrent le berger à leur secours. Celui-ci fit la sourde oreille et se mit à rire sous cape de leurs alarmes. Elles le punirent en l’aveuglant à l’instant, et le chien, dès ce jour, aboya aux oreilles de son maître sans trêve ni merci. Le sire de Deneins, intercédé, obtint la cessation de l’infernal supplice. Dans une autre circonstance, les fées avaient enlevé un petit enfant au berceau, que sa mère, de la famille Bégarie, de Vidalos, venait de déposer, pendant qu’elle travaillait au champ à quelque distance, sous un chêne ombrageant la fontaine de Soupeyre près d’Ost. Il fallut recourir au seigneur, et grâce à l’intervention du favori de ces belles, l’enfant fut replacé sous le chêne, tenant dans ses mains un gros peloton de fil d’or. Il fut toutefois imposé pour condition que la mère, lorsqu’elle viendrait chercher son fils et l’emporterait, ne tournerait pas la tête en arrière quoi qu’elle entendît. A peine a-t-elle fait quelques pas, qu’elle entend derrière elle une musique ravissante qui la pousse à regarder sur ses pas. Mais voilà qu’aussitôt le gros peloton au fil d’or s’échappe des petites mains de l’enfant et s’évanouit. La légende ajoute que, pour dédommager la mère, les fées lui firent plus tard cadeau d’une grande propriété que la famille Bégarie a possédée jusqu’à ces derniers temps.


59. La hount d’era Encantado

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La fée Margalide, dont la rare beauté avait excité la jalousie des Dames blanches, de Gez, enchanteresses supérieures, se vit imposer pour prison, par ses puissantes rivales, l’espace compris entre la fontaine de Capdivere et celle de Barderoun.
La pauvre prisonnière ne devait recouvrer sa liberté que lorsqu’une main étrangère et bienfaisante aurait dévidé jusqu’au bout un peloton de soie pourpre dont elle était nantie. Aussi, quand on venait puiser de l’eau, laissait-elle toujours paraître dans l’onde le fil à l’éclatante nuance.
Une jeune fille d’Arcizans-Avant, qui s’appelait Élisabeth Vignalounque, étant un jour venue avec sa cruche, aperçut le bout de soie qui semblait couler avec l’eau, et la voilà qui dévide aussitôt ce fil convoité. Pressée par la soif, sa mère la rappelle à grand cris. Tentée par sa trouvaille, qu’elle ne se décide pas facilement à lâcher, l’enfant répond avec douceur, mais continue. Nouveaux cris, menaces de la mère. La petite se décide alors à quitter la fontaine, et rompt entre deux cailloux le fil dont elle tient déjà un gros peloton ? Au même instant apparaissait la fée qu’un bout de soir retenait encore captive dans la roche, à l’orifice du jet d’eau. Éblouie et confuse, Élsabeth se sauve, abandonnant son larcin, et, en fuyant, elle entendait la fée qui chantait : 

Déra houn de Capdibere
Enta la houn de Barderoun,
Era nouste Margalide,
Beill et dié, éra net qué droum

De la fontaine de Capdivère
jusqu’à la fontaine du Barderou,
notre Marguerite
veille le jour, la nuit elle dort

On ajoute que Margalide, irritée, jeta encore à l’enfant qui disparaissait ces paroles : Maladito sié era henno qui t’a pourtant, mainado, per nou m’abé léchat sourti d’aci !  (Maudite soit la femme qui t’a portée, jeune fille, pour ne m’avoir pas laissée sortir d’ici). Le lendemain, la mère était morte.


60. L’encantade d’Arrode

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Avez-vous entendu parler d’Arrode ? Je pense que non. Je vais vous dire ce que c’est. 
Vous êtes certainement allés à Gavarnie. Entre Luz et Gèdre, à Pragnères, arrêtez-vous après avoir passé le Gave du Barrada. Regardez à droite. Ce sommet là-bas c’est Caubarole ; suivez la crête jusqu’au bout du rocher qui se trouve devant vous : le monticule par lequel s’achève la crête c’est Arrode.
Dans ce monticule il y a une grotte qui est parmi les plus grandes : la grotte d’Arrode. Elle a plus de cent trente empans de long, sa largeur et sa hauteur sont à l’avenant, elle a un sol de sable fin : on dirait le séjour d’une fée. Et si vous pouviez regarder devant la porte, quel tableau. Vos yeux seraient éblouis à la vue d’un si beau spectacle. Toute la vallée se déroule à vos pieds sans que rien en soit caché. Au fond, les pâturages de Coumély ; au-dessus des pâturages, le sommet de Piméné, et, derrière lui, toute la gloire du Marboré. Sur vos pieds, un joli tapis d’herbe longue ; tout autour, un gazon plein de petites fleurs : un petit paradis ne peut être plus plaisant.
Mais pour arriver en cet endroit, quels chemins ! Seuls les isards, et les chasseurs qui les suivent, peuvent passer dans ces sentiers. Aussi, ne vous étonnez pas si la grotte d’Arrode n’est visitée que de temps ne temps par quelque chevrière de Trimbareille ou par quelque gentil pâtre de Sia.
Pourtant, je veux vous raconter ce qui arriva un jour à une petite jeune fille de Trimbareille.
C’était une enfant qui avait autour de quinze ans : Madeleine Coumetou (Magdalena de Cometon), mignonette, vive, elle paraissait enduite d’argent vif. Une chevrette lui avait échappé la veille et elle l’avait vue qui, là-bas par Prou, montait à Arrode. La jeune fille fut elle aussi obligée d’y monter : cela lui coûtait beaucoup, mon son père avait commandé.
Quand elle arriva devant la grotte, au lieu de la chevrette qu’elle cherchait, savez-vous ce qu’elle vit ? Jamais vous ne le devineriez ! Sur un drap blanc étendu à même le sol, un tas de pièces d’or luisait au soleil ; il semblait que tous les rayons luisaient là : la jeune fille en était fascinée.
Mais ce trésor avait un gardien. Tout près, un serpent déplié sommeillait. Quelle bête ! A sa seule vue, les cheveux de la jeune fille se dressaient. Les pas de la chevrière réveillèrent l’animal.
La pauvrette était partagée entre la peur de l’animal et l’envie de s’approcher de l’or. Le serpent le comprit et il se mit à parler, ce qui acheva d’épouvanter la fillette. Pourtant, la voix n’était pas mauvaise, et la chevrière l’écouta sans trembler.
– Sans doute voudrais-tu cela ? lui dit le serpent.
– Je ne dis pas le tout, répondit Madeleine, mais un peu me ferait plaisir. Chez moi nous devons tous lutter à longueur d’année pour amasser deux ou trois de ces pièces, et ensuite elles s’en vont aussitôt de la maison. Père a acheté un bout de pré à Burret, mais il ne peut jamais arriver à le payer. Avec ce que vous me donneriez, nous serions soulagés de ce souci.
– Tu es une brave fille. Eh bien ! tout cela t’appartiendra si tu fais ce que je vais te dire.
– Qu’est-ce ?
– Reviens ici demain matin dès que tu auras conduit tes chèvres. Ne dis rien à personne, et surtout arrive à jeun.
Cette condition posée, Madeleine se retire. Le lendemain matin, elle ne manqua pas d’arriver de bonne heure. Mais, à peine l’eut-il vue, le serpent lui dit :
– Ça ne va pas aujourd’hui, tu n’es pas à jeun. Reviens demain. 
Et c’était vrai. En montant par le haut de Prou la chevrière, sans y porter attention, avait mis la main dans sa poche, elle avait pris quelques miettes et elles les avaient mises dans la bouche.
Le surlendemain, la jeune fille se trouvait de nouveau à Arrode à la pointe du jour. L’animal la regarde une seconde fois et lui dit :
– Aujourd’hui non plus ça ne va pas, tu as mangé.
– Non et non, répondit Madeleine.
– Si, si. Voyons demain, mais si tu ne fais pas davantage attention, ce sera fini.
En passant près d’un champ, le matin, l’adolescente avait pris un épi de blé pour savoir s’il était mûr, et elle avait mis un grain entre ses dents.
Enfin, le troisième jour elle arriva comme il convenait. Le serpent lui dit : 
– Déshabille-toi, mets-toi toute nue sur l’herbe ; je vais te passer trois fois dessus, et quoi que tu sentes, ne dis rien.
Il en fut ainsi ; la jeune fille se déshabilla et s’étendit sur l’herbe à plat ventre (littéralement : le cul vers le haut). Au premier passage du serpent, elle ne sentit rien. La deuxième fois, il lui sembla qu’on lui passait sur le dos une barre de fer chaud ; elle avait envie de crier, mais le souvenir de l’or la retint, et elle se tut. La troisième fois, il lui sembla qu’on la frottait avec glaçons ; la sensation fut si forte qu’elle ne put s’empêcher de crier : 
– Oh ! quel froid !
Immédiatement la bête poussa un cri terrible ; elle disparut dans la grotte en hurlant à la jeune fille estomaquée :
– Malheureuse, tu m’as enchantée pour la vie !
Point n’est besoin de dire que l’or avait disparu avec son gardien. Depuis lors, dans la grotte d’Arrode, aucune autre chevrière n’a vu ni serpent ni trésor.
Nous croyons tous dans notre pays que ces trésors s’y trouvent encore. Si on ne les a point revus, c’est parce que personne n’a su trouver la porte qui mène aux grandes chambres qui sont à l’intérieur, et où sont entassées les richesses de l’encantade.


61. Les deux sœurs

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Il y avait une fois un homme et une femme qui étaient mariés ensemble. Ils s’étaient trouvés veufs et avaient une fille chacun. Et la fille de la femme était très aimée, l’autre au contraire, ils la réprimandaient souvent. Et ils l’envoyèrent à la fontaine (la fille de l’homme), chercher de l’eau avec un tamis. Et puiser, et puiser, jamais elle ne pouvait le remplir. De sorte qu’elle s’en lassa, se coucha, et s’endormit. Là-dessus, on a envoyé l’autre, avec une cruche :
– Va voir ce qu’elle fait.
Et elle la trouve endormie, pardi. Et elle la fit se réveiller, elle la réprimanda un peu :
– Qu’as-tu fait du tamis ?
L’autre, en pleurant, lui dit :
– Je n’ai jamais pu le remplir, je me suis fatiguée, je me suis endormie, je pense que l’eau l’a emporté.
Allons, elle la réprimanda un peu et elles s’en retournèrent. Et sa tante, quand elles furent arrivées, de la réprimander. Elle dit à son homme :
– Voyez-vous comment se comporte votre fille ?
Alors, pardi, son père la réprimanda encore un peu, et lui ordonna d’aller chercher son tamis, tout de suite. 
Et la jeune fille s’en va à nouveau, pardi, en pleurant. Elle s’en va, depuis la fontaine le long de l’eau, voir si elle trouvait son tamisot. Alors, elle trouva un berger le long du ruisseau : 
– Berger, bergerot, as-tu vu mon tamisot ?
– Non, non, fillettote, je n’ai pas vu ton tamisot.
Elle s’en va plus loin, plus loin, trouve un groupe de lavandières. 
– Fée, féote, avez-vous vu mon tamisot ?
– Non, non, fillettote, je n’ai pas vu ton tamisot.
Elle s’en va plus loin, plus loin, elle trouve encore un groupe de lavandières : 
– Fée, féote, as-tu vu mon tamisot ?
– Oui, fille, fillettote, nous avons vu ton tamisot. Viens te le chercher. Mais avant de te le donner, nous voulons que tu laves un peu.
La jeune fille arrive près des lavandières : 
– Bonjour !
– Bonjour, dirent les lavandières. 
– Et que voulez-vous me faire laver ?
On lui prépara trois paquets, l’un de linge fin, l’autre à demi fin, l’autre de guenilles. La fillette prit les guenilles ; quand elles eurent fini de laver, ces fées l’emmenèrent chez elles. Elles lui donnent son tamis, puis elles l’appelèrent encore à un comptoir où il y avait trois tiroirs, l’un plein de louis en or, l’autre en argent, et l’autre des sous, et elles lui dirent : 
– Tiens, choisis-toi, tu es venue pour aider à laver, nous te donnons à choisir.
La jeune fille remerciait, disait qu’elle n’en voulait pas, et elles lui dirent que si, qu’elle le prît. 
– Eh bien, si vous le voulez tant, je vais me prendre quelques sous.
– Non, ce ne sera pas des sous que tu auras, dit la fée. 
Elle lui donne les louis d’or. Après elle lui dit de s’en retourner, et lui dit : 
– En chemin tu entendras un âne braire, tu baisseras bien la tête pendant qu’il braie, puis un peu plus loin, tu entendras les cloches sonner et quand les cloches sonneront, tu lèveras la tête.
Ainsi fit la fillette – il lui tomba une ondée sur la figure, alors elle fut toute ornée, très charmante. Enfin, elle arrive chez elle, avec son tamis, et belle comme l’or, on ne la reconnaissait plus, tellement elle était belle. 
Ensuite elle va voir son père : 
– Et voyez, papa, comme j’ai gagné du bon argent.
– Oui, dit son père, et comment donc as-tu fait ça ?, lui dit son père. 
– En lavant pour les fées, dit-elle. 
– Et tu as donc vu les fées, ma fille ?
– Oui, dit la jeune fille, j’ai lavé pour elles. Quand elles ont eu lavé, elles m’ont emmenée chez elles, et elles m’ont donné le tamis, et après elles m’ont donné à choisir entre des louis d’or, des écus et des sous. Et moi je voulais prendre les sous et elles m’ont donné les louis d’or. Ensuite, elles m’ont dit qu’en m’en retournant, j’entendrais braire l’âne, que je devais baisser la tête, puis elles m’ont dit que quand je serais plus loin, j’entendrais sonner les cloches, que je devrais lever la tête.
L’autre, pardi, jalouse de ça ! Elle était très belle ! Et beaucoup d’argent. Elle demanda comment elle avait fait pour se gagner tout ça. Et elle le lui dit, comme à son père. De sorte que l’autre partit avec son tamis pour aller puiser de l’eau – jamais elle ne pouvait le remplir. De sorte qu’elle en devint lasse, elle dut se reposer. Et en se reposant, elle s’endormit, et en s’endormant elle perd son tamis. Après, toute chagrine, elle n’avait pas son tamis, elle s’en retourne en pleurant. 
– Qu’est-ce que tu as ?, lui dit sa mère. 
– Pardi, je n’ai pas pu remplir mon tamis, je me suis endormie, je l’ai perdu.
– Et tu ne savais pas faire comme l’autre pour aller le chercher ?
– Oh, je n’avais pas le temps, il faisait nuit.
– Eh bien, tu iras le chercher demain. Je pense que tu n’auras pas autant de chance que l’autre !
Le lendemain elle part, s’en va chercher son tamis, le long de l’eau, trouve un berger :
– Berger, bergeras, as-tu vu mon tamisas ?
– Non, non, fillettasse, je n’ai pas vu ton tamisas, dit l’autre. 
Elle s’en va plus loin, plus loin, trouve un groupe de fées qui lavaient : 
– Fée, féasse, avez-vous vu mon tamisas ?
– Non, fille, fillettasse, nous n’avons pas vu ton tamisas.
Elle s’en va en avant, en avant, elle trouve un autre groupe de lavandières. 
– Fée, féasse, avez-vous vu mon tamisas ?
– Oui, fille, fillettasse, nous avons vu ton tamisas.
Puis elle dirent : 
– Viens laver, nous te donnerons ton tamisas.
Et elles firent comme à l’autre, lui firent trois paquets, l’un…, l’autre…, l’autre les guenilles. Elle prend le linge fin ; alors, elles lui dirent de prendre les guenilles ou elle n’aurait pas le tamisas. Ensuite, elles s’en retournent quand elles eurent lavé, pardi, et se l’emmenèrent. Elles lui donnent aussi à choisir dans ces trois tiroirs, de l’or, de l’argent et des sous : elle se prit l’or, mais elles ne voulurent pas le lui donner : 
– Non, tu auras les sous, et pas beaucoup, seulement.
Elles lui donnèrent quelques sous et le tamis et la renvoyèrent. 
– En t’en retournant, tu entendras l’âne braire, tu lèveras la tête, quand tu seras plus loin, tu entendras les cloches, tu la baisseras.
Et la fille, quand l’âne se mit à braire, leva la tête, et il lui tomba une espèce de paquet, comme la grappe de l’âne (phallus) sur la figure. Quand ce furent les cloches, elle baissa la tête, et puis elle arriva chez elle. La figure avec la queue (verge) de l’âne et le paquet (testicule), rien de plus laid. 
– Qu’as-tu fait ?, dit sa mère. Ah ! mon Dieu ! Que tu es laide, tu es allée faire un bon tour, tu pouvais laisser ton tamis !
Et sa mère, en colère ! 
– Et je ne sais pas comment tu as fait, il n’y a du bonheur que pour qui il ne faut pas. C’est comme ça.
– Tiens, dit l’homme, ça m’étonne que la mienne ait su faire mieux que la tienne !
Enfin, là-dessus, il y eut un garçon très riche qui sut qu’il y avait une jeune fille très belle dans cette maison, il y va pour lui faire sa demande. On lui fit voir la laide, mais pas du tout la belle. 
– C’est cette fille dont on dit qu’elle est si belle ?
– Oui.
Le jeune homme s’en retourna, il ne la voulut pas. 
Il y en eut un autre qui le sut aussi, il y va, on lui cacha la belle sous une cuve à lessive, et on lui fit voir l’autre. Le jeune homme dit (très riche aussi) : 
– Vous avez une autre jeune fille, vous l’avez cachée quelque part, ce n’est pas celle-là que je veux, c’est l’autre.
– Oh ! bah, nous n’avons que celle-là, dit la femme. 
– Enfin, dit le jeune homme, je sais qu’il y en a deux, si vous ne voulez pas faire voir l’autre, je m’en retourne.
Et il s’en retournait. En sortant, il entendit un petit chien : « clep, clep, clep, belle fille sous le baquet. » Et pardi, le jeune homme s’approche du chien. 
– Que dit ce chien ?
– Clep, clep, clep, belle fille sous le baquet.
Enfin, pardi, il fallut regarder sous ce baquet, on y trouva l’autre jeune fille, toute ornée ! Jolie ! Et il demanda alors à son père s’il voulait la lui donner en mariage. Le père répondit que cela ne lui faisait rien, que si elle voulait le faire il était content. De sorte qu’ils firent les accordailles et qu’ils furent d’accord et qu’ils s’en retournèrent. Et l’autre, ils la plantèrent là.


62. Le Pont de Dax

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Dans un village de Chalosse, non loin de Saint-Sever on peut voir plantée au bord d’un ruisseau, une grande pierre plate qui pèse plus de cent quintaux. 
On raconte que, il y a bien longtemps, quand le pont de Dax était en construction, les hades transportèrent la pierre nécessaire aux travaux. Une fois, une hade passait sur le chemin de Dax, avec cette pierre de cent quintaux sur les épaules. Et cette hade marchait vite, et légèrement, comme si elle avait porté un petit sac de duvet.
Sur son chemin, elle rencontra une femme qui lui dit :
— Bonjour femme. Et où allez-vous, si pressée ?
— Bonjour. Je m’en vais à Dax porter cette pierre-ci, répondit la hade.
— À Dax ? fit l’autre. Dites au moins s’il plaît à Dieu.
— Qu’il lui plaise ou non, Pierre plate ira au pont de Dax !
— Eh bien, posez-la là. Tant qu’il ne plaira pas à Dieu, pierre plate ne sortira pas d’ici. 
La femme n’avait pas plutôt achevé de parler que cette pierre se mit à peser, à peser sur les épaules de la hade, si bien que celleci dut la déposer au bord du chemin. Et la pierre se planta en terre à l’endroit où elle se trouve encore aujourd’hui, au pied du ruisseau. Cette femme qui avait tout pouvoir de commander aux hades, c’était la Sainte Vierge.