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Rondou
Cette page recense les contes collectés par Pierre Rondou.
1. L’encantade d’Arrode
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Avez-vous entendu parler d’Arrode ? Je pense que non. Je vais vous dire ce que c’est.
Vous êtes certainement allés à Gavarnie. Entre Luz et Gèdre, à Pragnères, arrêtez-vous après avoir passé le Gave du Barrada. Regardez à droite. Ce sommet là-bas c’est Caubarole ; suivez la crête jusqu’au bout du rocher qui se trouve devant vous : le monticule par lequel s’achève la crête c’est Arrode.
Dans ce monticule il y a une grotte qui est parmi les plus grandes : la grotte d’Arrode. Elle a plus de cent trente empans de long, sa largeur et sa hauteur sont à l’avenant, elle a un sol de sable fin : on dirait le séjour d’une fée. Et si vous pouviez regarder devant la porte, quel tableau. Vos yeux seraient éblouis à la vue d’un si beau spectacle. Toute la vallée se déroule à vos pieds sans que rien en soit caché. Au fond, les pâturages de Coumély ; au-dessus des pâturages, le sommet de Piméné, et, derrière lui, toute la gloire du Marboré. Sur vos pieds, un joli tapis d’herbe longue ; tout autour, un gazon plein de petites fleurs : un petit paradis ne peut être plus plaisant.
Mais pour arriver en cet endroit, quels chemins ! Seuls les isards, et les chasseurs qui les suivent, peuvent passer dans ces sentiers. Aussi, ne vous étonnez pas si la grotte d’Arrode n’est visitée que de temps ne temps par quelque chevrière de Trimbareille ou par quelque gentil pâtre de Sia.
Pourtant, je veux vous raconter ce qui arriva un jour à une petite jeune fille de Trimbareille.
C’était une enfant qui avait autour de quinze ans : Madeleine Coumetou (Magdalena de Cometon), mignonette, vive, elle paraissait enduite d’argent vif. Une chevrette lui avait échappé la veille et elle l’avait vue qui, là-bas par Prou, montait à Arrode. La jeune fille fut elle aussi obligée d’y monter : cela lui coûtait beaucoup, mon son père avait commandé.
Quand elle arriva devant la grotte, au lieu de la chevrette qu’elle cherchait, savez-vous ce qu’elle vit ? Jamais vous ne le devineriez ! Sur un drap blanc étendu à même le sol, un tas de pièces d’or luisait au soleil ; il semblait que tous les rayons luisaient là : la jeune fille en était fascinée.
Mais ce trésor avait un gardien. Tout près, un serpent déplié sommeillait. Quelle bête ! A sa seule vue, les cheveux de la jeune fille se dressaient. Les pas de la chevrière réveillèrent l’animal.
La pauvrette était partagée entre la peur de l’animal et l’envie de s’approcher de l’or. Le serpent le comprit et il se mit à parler, ce qui acheva d’épouvanter la fillette. Pourtant, la voix n’était pas mauvaise, et la chevrière l’écouta sans trembler.
– Sans doute voudrais-tu cela ? lui dit le serpent.
– Je ne dis pas le tout, répondit Madeleine, mais un peu me ferait plaisir. Chez moi nous devons tous lutter à longueur d’année pour amasser deux ou trois de ces pièces, et ensuite elles s’en vont aussitôt de la maison. Père a acheté un bout de pré à Burret, mais il ne peut jamais arriver à le payer. Avec ce que vous me donneriez, nous serions soulagés de ce souci.
– Tu es une brave fille. Eh bien ! tout cela t’appartiendra si tu fais ce que je vais te dire.
– Qu’est-ce ?
– Reviens ici demain matin dès que tu auras conduit tes chèvres. Ne dis rien à personne, et surtout arrive à jeun.
Cette condition posée, Madeleine se retire. Le lendemain matin, elle ne manqua pas d’arriver de bonne heure. Mais, à peine l’eut-il vue, le serpent lui dit :
– Ça ne va pas aujourd’hui, tu n’es pas à jeun. Reviens demain.
Et c’était vrai. En montant par le haut de Prou la chevrière, sans y porter attention, avait mis la main dans sa poche, elle avait pris quelques miettes et elles les avaient mises dans la bouche.
Le surlendemain, la jeune fille se trouvait de nouveau à Arrode à la pointe du jour. L’animal la regarde une seconde fois et lui dit :
– Aujourd’hui non plus ça ne va pas, tu as mangé.
– Non et non, répondit Madeleine.
– Si, si. Voyons demain, mais si tu ne fais pas davantage attention, ce sera fini.
En passant près d’un champ, le matin, l’adolescente avait pris un épi de blé pour savoir s’il était mûr, et elle avait mis un grain entre ses dents.
Enfin, le troisième jour elle arriva comme il convenait. Le serpent lui dit :
– Déshabille-toi, mets-toi toute nue sur l’herbe ; je vais te passer trois fois dessus, et quoi que tu sentes, ne dis rien.
Il en fut ainsi ; la jeune fille se déshabilla et s’étendit sur l’herbe à plat ventre (littéralement : le cul vers le haut). Au premier passage du serpent, elle ne sentit rien. La deuxième fois, il lui sembla qu’on lui passait sur le dos une barre de fer chaud ; elle avait envie de crier, mais le souvenir de l’or la retint, et elle se tut. La troisième fois, il lui sembla qu’on la frottait avec glaçons ; la sensation fut si forte qu’elle ne put s’empêcher de crier :
– Oh ! quel froid !
Immédiatement la bête poussa un cri terrible ; elle disparut dans la grotte en hurlant à la jeune fille estomaquée :
– Malheureuse, tu m’as enchantée pour la vie !
Point n’est besoin de dire que l’or avait disparu avec son gardien. Depuis lors, dans la grotte d’Arrode, aucune autre chevrière n’a vu ni serpent ni trésor.
Nous croyons tous dans notre pays que ces trésors s’y trouvent encore. Si on ne les a point revus, c’est parce que personne n’a su trouver la porte qui mène aux grandes chambres qui sont à l’intérieur, et où sont entassées les richesses de l’encantade.
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Informations complémentaires :
- Collecté par Rondou
- Transcription : Ravier
- Corpus : Rondou 1908
- Ref. Haderion : RON001
{les Hadas}
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