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Peyresblanques

Cette page recense les contes collectés par Jean Peyresblanques.


I54. La Fée allumée

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Les fées de Nerbis n’étaient pas de grandes fées. Les dons merveilleux, les malédictions effroyables, elles les laissaient à leur mère. C’étaient de braves petites fées de campagne qui vivaient dans leur souterrain insouciantes et espiègles. Un jour qu’elles lavaient leur linge sur le bord de l’Adour elles s’amusèrent à grimacer à qui mieux-mieux.
– C’est moi la plus forte.
– Non c’est moi.
– Non moi.
– Eh bien je te parie que tu ne peux pas faire rire avec tes grimaces, sans parler, la femme de Gentil, le fermier d’en bas.
– Moi ? Tu vas voir.
Et le soir la plus espiègle des deux sœurs s’avisa d’entrer dans la maison de notre paysan lorsqu’il fut couché. La fermière veillait au coin du feu en filant le lin de ses champs éclairée doucement par la chandelle de résine. En coup de vent la fée descendit par la cheminée et prit une forme humaine. La fermière effrayée ne dit mot et continua son travail. La fée ne pouvait parler, aussi fit-elle force grimaces. Tirant sa quenouille elle singea notre pauvre fileuse qui toute interdite se piqua le doigt. La fée en fit autant, avec des grimaces. Voyant cela, la fermière partit se coucher et notre fée retrouva sa sœur sur le bord de la cheminée.
– Eh bien je n’ai pu ni la faire parler, ni la faire rire, même pas la faire arrêter son travail. Mais si tu avais vu sa tête. Je reviendrai demain.
Le lendemain toute pimpante et gaie comme un pinson avec son tutu de gaze notre petite fée recommença son manège avec le même insuccès.
– Tu n’y arriveras pas, nana na, lui susurrait sa sœur. 
– Tu verras, lui répliquait-elle, recommençant le soir suivant.
La fermière restait impassible, toutes les grimaces du répertoire y étaient passées et repassées depuis que le manège durait, et Dieu sait si elle en avait avec sa baguette à malices ! La fermière exaspérée, mais craintive dépérissait, devenait sombre, taciturne.
ço qu’as (qu’as-tu) ? lui demanda son mari. 
Elle se décida à lui raconter ses visions du soir.
N’y a pas soun qu’aco. (Il n’y a que cela.) N’aie pas peur, tu vas voir ce soir je vais m’habiller en femme, et c’est moi qui filerai. Donne-moi ta quenouille et ton fuseau, tes habits et ton paquet d’étoupe.
Notre paysan avait fière allure sous ce déguisement, les cheveux négligés, encadrant son visage buriné à la peau lisse (il était rasé de frais), un foulard sur la tête et le grand châle sur les épaules. La petite fée fut un peu étonnée lorsqu’elle vit cette femme qu’elle ne connaissait pas, mais elle n’était pas très au courant des usages des hommes, les habits étaient les mêmes. “Tiens une nouvelle femme” dit-elle. “Je vais peut-être mieux réussir !” Elle recommença ses pitreries pour imiter le travail de la fermière. Grimace qui grimace elle n’arrivait pas à contrefaire notre fileuse improvisée qui imperturbable continuait sa besogne avec désinvolture. Furieuse de ne pouvoir y arriver et un peu jalouse elle s’écria : 

Ye que hiélebes fin fin fin
Coum le douane de Minyoulin
E ouey que hieles gros gros gros
Coum le douane de Tarigos

(Hier tu filais fin fin fin
Comme la dame de Minjolin
Et aujourd’hui tu files gros gros gros
Comme la dame de Tarigos)

(Vous pensez elle savait ce qu’elle faisait la coquine, Tarigos était la maison voisine et une vieille rivalité s’était depuis longtemps transformée en solide inimitié.)
Diu biban, s’écria le paysan. Tu m’insultes encore et bien tu vas voir !
Décrochant la chandelle il la jeta sur la fée dont la gaze prit feu. Avec un grand cri elle disparut dans la cheminée pendant que notre paysan riait aux éclats sous les yeux admiratifs de sa femme accourue.
En haut de la cheminée la pauvrette s’écria en gémissant : 
Que m’a lucat lou c… (Elle m’a allumé le c…) 
Perque y anèbes tu ? (Pourquoi y allais-tu ?) lui répondit sa sœur en riant.
Et depuis ce temps les femmes de Nerbis purent filer tranquillement le lin, ce lin si fin qui était une gloire du marché de Mugron.

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{le Petit peuple}
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II40. L’aiguillon d’Argent

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Yanty de la Sablère était un magnifique adolescent que tous aimaient. Toujours gai et souriant il n’y avait pas dans le pays de bouvier plus hardi que lui. Il chantait toujours en gardant les bêtes mais quand il était seul dans la campagne, sitôt son chant terminé il entendait :

Hade, Hadoun
Ne disis pa la hoelhe dou vern enta que boun
Se disas la hoelhe dou vern enta que boun
Lou boe que porteré l’agulliade d’argentoun

Fée, petite fée,
Ne dis pas à quoi sert la feuille de vergne
Si tu dis à quoi sert la feuille de vergne
Le bouvier porterait l’aiguillon d’argent.

Ce petit chant aigu, nasillard, insinuant, l’énervait car il se produisait de plus en plus souvent. Il décida d’en parler à sa grand-mère qu’il aimait bien.
– Tu es un beau garçon, Yantynoun (mon petit Jean), et tu inspires de doux sentiments à beaucoup de gouyatines. Il te faudra faire très attention car c’est une femme économme, travailleuse qu’il te faudra prendre pour douane ici à la Sablère. Peut-être une fée, la petite fée de la chanson que je te chantais tout petit, viens-t-elle te voir. Méfie-toi. Puisqu’elle te dit ça pourquoi ne pas porter un aiguillon à la pointe d’argent ? Une fourchette a eu une branche cassée en tombant dimanche. Je vais te donner la dent cassée. Fais-toi un aiguillon. Mais avec une tige de vergne. C’est plus facile. Tu verras bien ce que te dira la fée !
Sitôt dit, sitôt fait.
Le lendemain matin notre jeune bouvier partit travailler nanti de son aiguillon à pointe d’argent. Au premier arrêt de son attelage, quand il cessa de chanter, il entendit à nouveau : 

Hade, Hadoun

Pivotant sur lui-même en souriant, il se mit à caresser la pointe de son aiguillon, disant : 
– Regarde.
Il entendit alors un petit cri et une voix qui disait : 

Ce n’est pas vrai, je n’ai pas dit
que la feuille de vergne
Donne l’or et longue vie
avec l’aiguillon d’argent.
Je ne l’ai pas dit, pas dit, pas dit…

Et le son disparut. 
Très intrigué, notre garçon, continuant sa route s’arrêta près d’une fontaine où les vergnes poussaient. Machinalement il piqua une feuille de vergne. Il entendit un petit bruit, la feuille s’était transformée en or. Très étonné il recommença avec le même succès. Du coup il amassa une brassée de feuille qui se transformaient en or dès que l’aiguillon d’argent les touchait. Perplexe il réfléchissait devant son tas de feuilles dorées dans le bros lorsqu’il entendit : 

Qu’as troumpat le hade, boué malin,
Toutun, escoute plan,
Lou temps qu’é mé fin
Que lous omis !

Tu as trompé la fée, bouvier malin,
Mais souviens-toi,
Le temps est plus fin
Que les hommes.

Très songeur il décida de rentrer à la maison et alla aussitôt conter l’histoire à sa grand-mère.
– Tu as percé le secret de la fée, Yantinoun, je pense qu’avec les feuilles on peut faire une tisane que j’essaierai. Mais surtout, fais attention, la fée voulait te dire que notre vie n’a qu’un temps limité. Regarde-moi et tu comprendras que je vivrai pas longtemps. Tu as le secret, garde-le bien et pour toi seul. Travaille et ne te sert de ton aiguillon, comme pour les bêtes, qu’à bon escient, car l’or gâte tout. Ne prends que ce que tu as besoin. Esta urous qu’é mey que d’esta riche. Être heureux vaut mieux que d’être riche.
La grand-mère vécut vieille. Yanty vécut longtemps et heureux, aisé mais pas très riche, connu pour son aiguillon qui ne le quittait jamais, “son porte-bonheur”, disait-il. Pensez-vous, son porte-monnaie devrait-on dire. Mais on ne le savait pas !

Crouzit, crouzat,
mon counte acabat.

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III16. Hadet Hadoun

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Un jour à Tosse, alors qu’ils allaient faner le pré de l’étang blang, une femme laissa son bébé à l’ombre d’un vergne, en bordure de la prairie, afin de travailler avec son mari.
Elle surveillait l’enfant de loin. Quand elle revint le prendre, elle fut horrifiée. Il avait grossi et était tout frippé et laid, laid… Les larmes aux yeux, elle le nourrit et le ramena en pleurant à la maison.
Le temps passa. L’enfant avait grandi mais ne disait rien. Il était gentil, caressant, marchait, courait, mais ne disait jamais rien, ni maman, ni papa, rien. A croire qu’il était muet.
Un jour, elle mit à cuire des oeufs devant le feu, pour toute l’assemblée – on les tourne et les fait ainsi rôtir ; quand ils suent, ils sont cuits – elle s’affairait à les surveiller et tout-à-coup, elle entendit : 

Quey bis DAX basta
et BAYOUNE bernata
Quey bis lou bos d’ARDY
Set cops bos e set cops cam
Mais au houec en un cop
Yamé ney bis tan de toupinouns blancs.

J’ai vu DAX en ajonchaie
et BAYONNE en vergneraie
J’ai vu le bois d’ARDY
Sept fois bois et sept fois champ
Mais au feu, en une fois
Jamais je n’ai vu tant de petits pots blancs.

Ahurie, elle dit à l’enfant : 
– Mais, tu parles !
– Bien sûr ! lui répondit-il.
A ce moment là, elle entendit à la porte : 
Caret ! Tais-toi !
Et elle vit une petite fée toute blanche avec de longs cheveux soyeux. C’est elle qui avait dit à l’enfant de se taire.
– Tu as été bonne pour mon fils que tu as nourri, car il était malade. Je vais le reprendre et te rendre ton fils à l’instant. Ne bougez pas et taisez-vous. 
Quelques minutes après, elle revenait avec l’enfant du paysan. Sa mère folle de joie, le couvrait de baisers. Soudain, elle s’arrêta et embrassant le petit fadet : 
– Je t’aime bien toi aussi. Laissez-le moi.
– Non, maintenant il faut que je le reprenne. Mais, tu as été bonne et pour ta récompense, je t’ai amené deux vaches. Mets-les à l’étable. Elles sont pour toi, bientôt, elles auront des veaux, ils seront pour le petit. Mets-les souvent dans le pré de l’étang et pense quelquefois à mon fils.
Elle disparut à leurs yeux avec le fadet.
Les vaches étaient extraordinaires, grandes, belles, donnant deux fois plus de lait, jamais malades. Ils devinrent aisés. Quant au fils, jamais malade, il devint grâce à l’élevage un riche propriétaire. Il réussissait tout ce qu’il entreprenait. On disait qu’il avait des mains de fée. Pourtant, il est mort lui aussi, et ses vaches avec lui.
Mais l’expression est restée avec cette vieille chanson de nourrice.

Hadet, Hadoun
Man de Hades
Man de Hades
Hadet, Hadoun
Man de Hades
E que droum.


Fadet, Petit fadet
Main de fée
Main de fée
Fadet, Petit fadet
Main de fée
Et tu dors.

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III30. Le forgeron et la Fée

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Yantet voulait être forgeron. Accompagnant son père au Haou (forgeron), il avait été subjugué par la flamme qui permettait de bien modeler le fer. La braise rougeoyante et le marteau, le soufflet qu’il avait manié, tout avait joué. Son père avait vu cela d’un bon œil. Meste Girons n’avait pas d’enfant ; il se faisait vieux et à la maison Yantet était le cadet. La forge serait un bon métier.
Tous les matins, il partait donc de son quartier d’Estrich, à « l’hore dou Hasan » (l’heure du coq) pour rejoindre à pied la maison du haou, une bonne demi-heure de marche matin et soir, sans s’arrêter. Il était obligé de passer près des « Crampes de leus Hades » (chambres des fées), mais il n’avait pas peur, il chantait à tue-tête pour se donner allure et courage. Un jour, à la fin du couplet chanté :

Hay, hay chibaloun, qu’en iran plan dinca Mugroun,
De Mugroun a Samadet, hay, hay chibalet.


Hay, hay petit cheval, nous irons bien jusqu’à Mugron
De Mugron à Samadet, hay, hay petit cheval.

Voilà qu’il entend :

Hau, hau, hauritchoun,
Quoan as hé n’as pas carboun,
Quaon as carboun, n’as pas hé
Hau, hau, merdassé.


Forgeron, forgeron, petit forgeron,
Quand tu as du fer, tu n’as pas de charbon
Quand tu as du charbon, tu n’as pas de fer
Forgeron, forgeron, « merdeux ».

Et sitôt après : 
N’as pas brasé ? (Tu n’as pas brasé ?)
Ahuri, il continua sa route sans répondre.
Le lendemain, même chanson.

Hau, hau

Il répondit à la cantonade : « Je ne sais pas » et continua en courant.
Le jour suivant, il vit son interlocuteur : une petite fée qui n’arrêtait pas de lui faire des grimaces, tout en sautillant au rythme du couplet. Et ainsi, tous les jours. Furieux et humilié, il demanda à son patron qui lui avait répondu évasivement : « tu verras »… et comme il insistait ce dernier avait ajouté :
A martet que truque, enclume que respoun. (A marteau qui frappe, enclume répond.)
L’enfant rumina cette réponse en rentrant le soir, décidé de savoir avec cette diable de fée.
Le matin suivant, lorsqu’il entendit chanter la ritournelle injurieuse de la petite fée sautillante, à la question : 
– N’as-tu pas brasé ?
Il répondit tout fiérot :
Ségu. (Sûr.)
Qu’as hicat sable. (Tu y as mis du sable.)
Ségu. (Sûr)
Et tout fiérot, il arriva chez son maître en lui disant :
– Je sais, il faut mettre du sable, la fée me l’a dit !
Ils essayèrent et trouvèrent ainsi la soudure. Depuis lors, tous les forgerons brasent le fer avec du sable et notre Yantet ne fut plus jamais insulté par la fée qui disparut.

Seul est resté le nom de lieux « leus crampes de leus hades » et un proverbe international :

Truque lou hé tan que l’as caut (Bat le fer tant qu’il est chaud)
Truc trac (truc trac)
Lou hé que brasat (Le fer est soudé)

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