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Corpus
Bladé
Cette page recense les contes collectés par Jean-François Bladé.
1. Le jeune homme et la Grand’Bête à tête d’homme
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Il y avait, une fois, à Crastes, un jeune homme, qui n’avait ni père ni mère, et qui vivait seul dans sa maisonnette. Ce jeune homme était beau comme le jour, fort et hardi comme pas un. Il était aussi tellement, tellement avisé, qu’il apprenait ou devinait les choses les plus difficiles. Les gens de Crastes lui disaient souvent pour rire :
— Jeune homme, tu es pauvre comme les pierres. Mais il dépend de toi de tenter fortune, et de devenir riche comme la mer. Du côté de la Montagne, il y a une grotte pleine d’or, gardée par une Grand’Bête à tête d’homme. Elle a promis la moitié de son or à celui qui lui répondra sur trois questions. Plus de cent personnes se sont déjà présentées. Mais elles sont demeurées muettes, et la Grand’Bête à tête d’homme les a mangées toutes vives. Regarde si tu veux tenter fortune.
Le jeune homme répondait :
— Merci. Je n’ai pas envie d’être mangé tout vif.
En ce temps-là, vivait, au château de Roquefort, un seigneur qui avait deux fils, et une fille, honnête comme l’or, et belle comme le jour. Le jeune homme la vit. Sur-le-champ, il en tomba amoureux à perdre la tête. Un soir, il s’en alla frapper à la porte du château de Roquefort.
— Bonsoir, Demoiselle.
— Bonsoir, mon ami. Qui demandes-tu ?
— Demoiselle, je demande votre père.
— Mon père est parti ce matin, pour chasser avec mes deux frères. Il n’est pas encore rentré. Que veux-tu dire à mon père ?
— Demoiselle, je veux lui dire que je suis amoureux de vous à perdre la tête, et que je vous veux pour femme.
— Mon ami, je serai ta femme, ou je ne me marierai jamais. Par malheur, mon père n’est pas riche. Tout son bien doit aller à mes frères. Moi, j’entre demain dans un couvent d’Auch.
— Demoiselle, entrez au couvent d’Auch. Mais ne vous engagez pas avant sept jours. Je vais tenter fortune. Si je meurs, prenez le voile noir, et faites-vous religieuse pour toujours. Si je reviens, j’aurai de quoi vous faire plus riche que les plus grandes dames du pays.
— Mon ami, je ferai comme tu as dit.
— Adieu, Demoiselle. Je pars content.
— Adieu, mon ami.
Le jeune homme salua la Demoiselle, et s’en alla sur-le-champ trouver l’Archevêque d’Auch.
— Bonsoir, Archevêque d’Auch.
— Bonsoir, mon ami. Qu’y a-t-il pour ton service ?
— Archevêque d’Auch, je suis amoureux d’une Demoiselle, belle comme le jour, et honnête comme l’or. Jamais elle ne sera ma femme, si je ne deviens riche bientôt. Je veux tenter fortune. Avant de partir, je suis venu vous consulter.
— Parle, mon ami.
— Archevêque d’Auch, vous êtes un homme sage et lettré. On dit qu’il y a, du côté de la Montagne, une grotte pleine d’or, gardée par une Grand’Bête à tête d’homme. Elle a promis la moitié de son or à celui qui lui répondra sur trois questions. Plus de cent personnes se sont déjà présentées. Mais elles sont demeurées muettes, et la Grand’Bête à tête d’homme les a mangées toutes vives.
— Mon ami, on t’a dit la vérité.
— Archevêque d’Auch, je veux tenter fortune. Cette nuit même, je partirai pour la Montagne, et j’irai trouver, dans sa grotte, la Grand’Bête à tête d’homme, pour répondre sur trois questions. Si je demeure muet, elle me mangera tout vif. Si je réponds, la Grand’Bête à tête d’homme me donnera la moitié de son or, et j’épouserai la Demoiselle que j’aime.
— Mon ami, tu es amoureux. Rien ne t’empêchera de faire comme tu dis. Agis donc à ta tête, puisque tu ne peux profiter d’aucun conseil. Sur la Grand’Bête à tête d’homme, on t’a dit ce qu’on savait ; mais ce n’est pas toute la vérité. Avant de questionner trois fois les gens, la Grand’Bête à tête d’homme leur commande trois choses impossibles. Ne prends pas garde à cela. Prouve qu’il n’y a pas moyen. Pour les trois questions, c’est une autre affaire. Tu seras mangé tout vif, si tu demeures muet. Écoute bien. Comprends bien. Réponds sans te presser. Si tu réponds bien, la Grand’Bête à tête d’homme aura perdu son pouvoir, et te dira : « Prends la moitié de mon or. » Prends, et reviens vite, si tu te crois hors d’état de faire davantage. Reste, si tu te crois assez savant, et dis : « Grand’Bête à tête d’homme, je n’ai fait encore que la moitié de mon travail. Tu n’as pas pu m’embarrasser. Maintenant, c’est moi qui prends ta place. » Alors, tu lui feras trois questions, les plus difficiles que tu puisses imaginer. Si elle demeure muette, tu prendras ce couteau d’or, que tu vas cacher sous tes habits, pour ne le tirer qu’au bon moment. Tu saigneras la Grand’Bête à tête d’homme, tu lui couperas la tête, et tu reviendras vite, avec tout son or.
— Merci, Archevêque d’Auch.
Le jeune homme cacha le couteau d’or sous ses habits, pour ne le tirer qu’au bon moment, salua l’Archevêque d’Auch, et partit, la nuit même, pour la Montagne, à la recherche de la Grand’Bête à tête d’homme. Trois jours après, il arriva dans un pays désert, dans un pays sauvage et noir, où les eaux tombent de mille toises, où les montagnes sont si hautes, si hautes, que les oiseaux n’y peuvent voler, et que la neige n’y fond jamais.
Là, demeurait la Grand’Bête à tête d’homme.
Le jeune homme entra dans la grotte, sans peur ni crainte.
— Hô ! Grand’Bête à tête d’homme ! Hô ! hô ! hô !
— Que me veux-tu ?
— Grand’Bête à tête d’homme, je veux répondre à tes trois questions, et gagner la moitié de ton or. Si je demeure muet, tu me mangeras tout vif. »
Pendant que la Grand’Bête à tête d’homme se préparait à l’embarrasser, le jeune homme songeait à ce que lui avait dit l’Archevêque d’Auch : « Avant de questionner trois fois les gens, la Grand’Bête à tête d’homme leur commande trois choses impossibles. Ne prends pas garde à cela. Prouve qu’il n’y a pas moyen. Pour les trois questions, c’est une autre affaire. Tu seras mangé tout vif, si tu demeures muet. Écoute bien. Comprends bien. Réponds sans te presser.
Enfin, la Grand’Bête à tête d’homme parla.
— Je te donne la mer à boire.
— Bois-la toi-même. Ni moi, ni toi, n’avons un gésier à boire la mer.
— Je te donne la lune à manger.
— Mange la toi-même. La lune est trop loin, pour que, moi ou toi, nous puissions l’atteindre.
— Je te donne cent lieues de câble à faire, avec le sable de la mer.
— Fais-les toi-même. Le sable de la mer ne se lie pas, comme le lin et le chanvre, Jamais, ni moi, ni toi, ne ferons pareil travail.
Alors, la Grand’Bête à tête d’homme pensa qu’elle avait perdu son temps, en commandant trois choses impossibles. Elle allongea ses griffes, et grinça des dents. Le jeune homme comprit qu’elle allait lui faire les trois questions, et il songeait à ce que lui avait dit l’Archevêque d’Auch : « Écoute bien. Comprends bien. Réponds sans te presser. »
Enfin, la Grand’Bête à tête d’homme parla.
— Il va plus vite que les oiseaux, plus vite que le vent, plus vite qu’un éclair.
— L’œil va plus vite que les oiseaux, plus vite que le vent, plus vite qu’un éclair.
— Le frère est blanc, la sœur est noire. Chaque matin, le frère tue la sœur. Chaque soir, la sœur tue le frère. Pourtant, ils ne meurent jamais.
— Le jour est blanc. Il est le frère de la nuit noire. Chaque matin, au soleil levant, le jour tue la nuit, sa sœur. Chaque soir, au soleil couchant, la nuit tue le jour, son frère. Pourtant, le jour et la nuit ne meurent jamais.
— Il rampe, au soleil levant, comme les serpents et les vers. Il marche, à midi, sur deux jambes, comme les oiseaux. Il s’en va, sur trois jambes, au soleil couchant.
— Quand il est petit, l’homme ne sait pas marcher. Il rampe à terre, comme les serpents et les vers. Quand il est grand, il marche sur deux jambes, comme les oiseaux. Quand il est vieux, il s’aide d’un bâton, qui est une troisième jambe.
Alors, la Grand’Bête à tête d’homme dit :
— Prends la moitié de mon or.
Mais le jeune homme songeait à ce que lui avait dit l’Archevêque d’Auch : « Prends, et reviens vite, si tu te crois hors d’état de faire davantage. Reste, si tu te crois assez savant, et dis : Grand’Bête à tête d’homme, je n’ai fait encore que la moitié de mon travail. Tu as voulu m’embarrasser. Maintenant, c’est moi qui prends ta place. Alors, tu lui feras trois questions, les plus difficiles que tu puisses imaginer. »
Cela pensé, le jeune homme parla.
— Grand’Bête à tête d’homme, je n’ai fait encore que la moitié de mon travail. Tu as voulu m’embarrasser. Maintenant, c’est moi qui prends ta place. — Qu’y a-t-il au premier bout du monde ?
La Grand’Bête à tête d’homme demeura muette.
— Au premier bout du monde, il y a un roi couronné, un roi vêtu de rouge et galonné d’or, qui se tient prêt à combattre, et brandit une grande épée. Il regarde le ciel, la terre et la mer. Mais le roi couronné ne voit rien venir. — Grand’Bête à tête d’homme, qu’y a-t-il à l’autre bout du monde ?
La Grand’Bête à tête d’homme demeura muette.
— À l’autre bout du monde, il y a un grand corbeau, vieux de sept mille ans, juché sur la cime d’une montagne. Il sait et voit tout ce qui s’est fait, et tout ce qui se fera. Mais le grand corbeau, vieux de sept mille ans, ne veut pas parler. — Grand’Bête à tête d’homme, dis-moi ce que chante le rossignolet sauvage le Vendredi saint. Dis-moi ce qu’il chante le Samedi saint. Dis-moi ce qu’il chante, au soleil levant, le jour de la fête de Pâques.
La Grand’Bête à tête d’homme demeura muette.
— Le Vendredi saint, le rossignolet sauvage chante la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ trahi par Judas. Le Samedi saint, le rossignolet sauvage chante les sept douleurs de la sainte Vierge Marie. Au soleil levant, le jour de la fête de Pâques, le rossignolet sauvage chante Notre-Seigneur Jésus-Christ ressuscité.
Alors, la Grand’Bête à tête d’homme s’accroupit. Le jeune homme songeait à ce que lui avait dit l’Archevêque d’Auch : « Tu prendras ce couteau d’or, que tu vas cacher sous tes habits, pour ne le tirer qu’au bon moment. Tu saigneras la Grand’Bête à tête d’homme, tu lui couperas la tête, et tu reviendras vite, avec tout son or. »
Au bon moment, le jeune homme tira donc, de sous ses habits, le couteau d’or donné par l’Archevêque d’Auch. Cela fait, il prit, par les cheveux, la Grand’Bête à tête d’homme, et la saigna. Pendant que le sang jaillissait, la Grand’Bête à tête d’homme parla.
— Écoute. Je vais mourir. Bois mon sang. Suce mes yeux et ma cervelle. Ainsi, tu deviendras fort et hardi comme Samson, et tu ne craindras personne sur terre. Arrache-moi le cœur. Porte-le à ta maîtresse, et fais-le-lui manger tout cru, le soir de vos noces. Ainsi, elle te fera sept enfants, trois garçons et quatre filles. Les trois garçons seront forts et hardis comme toi. Les quatre filles seront belles comme le jour. Elles comprendront ce que chantent les oiseaux. Quand elles seront d’âge, elles épouseront des rois.
La Grand’Bête à tête d’homme mourut. Alors, le jeune homme lui coupa la tête. Il but son sang. Il suça ses yeux et sa cervelle. Il lui arracha le cœur, pour le porter à sa maîtresse. Puis, il enterra la Grand’Bête à tête d’homme, sans prier Dieu, parce que les bêtes n’ont pas d’âmes.
Ce travail fini, le jeune homme partit, au grand galop, pour la ville la plus proche, où il loua cent chevaux, qu’il revint charger, à la grotte, de tout l’or laissé par la Grand’Bête à tête d’homme. Trois jours après, il frappait à la porte du château de Roquefort.
— Bonjour, seigneur de Roquefort. J’arrive, avec cent chevaux chargés d’or. Je viens épouser ta fille, qui est entrée dans un couvent d’Auch.
— Mon ami, je te la donne. Mariez-vous sans tarder.
Sept jours après, on faisait la noce. Le soir, quand la mariée fut au lit, le jeune homme entra dans sa chambre.
— Femme, lève-toi, et mange cela tout cru.
La femme se leva, et mangea, tout cru, le cœur de la Grand’Bête à tête d’homme. Plus tard, elle fit sept enfants, trois garçons, et quatre filles. Les trois garçons devinrent forts et hardis comme leur père. Les quatre filles, étaient belles comme le jour. Elles comprenaient ce que chantent les oiseaux. Quand elles furent d’âge, elles épousèrent des rois.
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Informations complémentaires :
- Collecté en 1865 à Montestruc
- Transcription : Bladé
- Corpus : Bladé 1886
- Ref. Haderion : BLA001
2. Le Roi des Corbeaux
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Il y avait, une fois, un homme qui était vert comme l’herbe, et qui n’avait qu’un œil, au beau milieu du front. Cet Homme Vert demeurait au bord du bois du Ramier, dans une vieille maison. Avec lui, vivaient ses trois filles : l’aînée belle comme le jour, la cadette plus belle que l’aînée ; la dernière, qui n’avait que dix ans, plus belle que les deux autres.
Un soir d’hiver, l’Homme Vert était à sa fenêtre. La nuit venait, et la brume montait de la rivière du Gers. Tout à coup, il se fit un grand bruit d’ailes. Un oiseau, grand comme un taureau, et noir comme l’âtre, vint se jucher au bord de la fenêtre.
— Couac ! couac ! couac ! Je suis le Roi des Corbeaux.
— Roi des Corbeaux, que me veux-tu ?
— Couac ! couac ! couac ! Homme Vert, je veux une de tes trois filles en mariage.
— Roi des Corbeaux, attends-moi là.
L’Homme Vert s’en alla dans la chambre de ses trois filles.
— Mes filles, écoutez. Le Roi des Corbeaux est venu. Il veut une de vous trois en mariage.
— Père, dit l’aînée, je me suis fiancée, il y a bientôt un an, avec le fils du roi d’Espagne, qui était venu acheter des mules, à Lectoure, le jour de la foire de la Saint-Martin. Hier, mon galant m’a fait dire, par un pèlerin de Saint-Jacques, qu’il viendrait bientôt me chercher, pour me mener dans son pays. Vous voyez bien, père, que je ne peux pas épouser le Roi des Corbeaux.
— Père, dit la cadette, je me suis fiancée, il y a bientôt un an, avec le fils du Roi des Îles de la mer. Hier, mon galant m’a fait dire, par un matelot de Bordeaux, qu’il viendrait bientôt me chercher, pour me mener dans son pays. Vous voyez bien, père, que je ne peux pas épouser le Roi des Corbeaux.
Alors, l’Homme Vert regarda sa dernière fille. En la voyant toute jeunette, il prit pitié d’elle, et pensa :
— Si je marie cet enfant au Roi des Corbeaux, je suis damné pour toujours, comme ceux qui meurent sans confession.
Donc, l’Homme Vert ne demanda rien à sa dernière fille, et revint trouver le Roi des Corbeaux, toujours juché sur le bord de la fenêtre.
— Roi des Corbeaux, aucune de mes filles ne veut de toi.
Alors, le Roi des Corbeaux entra dans une terrible colère. D’un grand coup de bec, il creva l’œil que l’Homme Vert avait au beau milieu du front. Puis, il s’envola dans la brume.
L’Homme Vert se mit à crier, comme un possédé du Diable. À ces cris, ses trois filles accoururent.
— Père, qu’avez-vous ? Qui vous a crevé l’œil ?
— C’est le Roi des Corbeaux. Toutes trois, vous l’avez refusé en mariage.
— Père, dit la dernière fille, je ne suis pas née pour vous démentir. Pourtant, je n’ai pas refusé le Roi des Corbeaux en mariage.
— C’est bien. Mène-moi vers mon lit. Que nul n’entre dans ma chambre, si je n’appelle.
La troisième fille fit comme son père avait commandé.
Le lendemain soir, l’Homme Vert appela sa troisième fille et lui dit :
— Mène-moi dans la chambre où j’étais hier, quand le Roi des Corbeaux m’a crevé l’œil. Ouvre la fenêtre, et laisse-moi seul.
La troisième fille fit comme son père avait commandé. Alors, l’Homme Vert se mit à la fenêtre. La nuit venait, et la brume montait de la rivière du Gers. Tout à coup, il se fit un grand bruit d’ailes. Un oiseau, grand comme un taureau, et noir comme l’âtre, vint se jucher au bord de la fenêtre.
— Couac ! couac ! couac ! Je suis le Roi des Corbeaux.
— Roi des Corbeaux, que me veux-tu ?
— Couac ! couac ! couac ! Homme Vert, je veux une de tes trois filles en mariage.
— Roi des Corbeaux, tu auras ma troisième fille.
Alors, le Roi des Corbeaux rendit la vue à l’Homme Vert, et cria :
— Couac ! couac ! couac ! Dis à ma fiancée d’être prête demain matin, au point du jour, avec sa robe blanche et sa couronne nuptiale.
Le lendemain, au point du jour, le ciel était noir de Corbeaux, qui étaient venus de nuit. Devant la maison de l’Homme Vert, ils préparaient un autel, pour dire la messe du mariage. Au pied de l’autel, se tenait le Roi des Corbeaux, caché sous un grand linceul blanc comme neige. Quand tout fut prêt, et quand les cierges furent allumés, un prêtre, venu on ne sait d’où, arriva tout habillé, avec son clerc, pour dire la messe du mariage. La messe finie, le prêtre et son clerc s’en allèrent comme ils étaient venus. Le Roi des Corbeaux demeurait toujours caché sous le grand linceul blanc comme neige.
— Couac ! couac ! couac ! Emmenez ma femme chez son père.
On emmena la femme chez son père. Alors, le Roi des Corbeaux sortit de sous le grand linceul blanc comme neige.
— Couac ! couac ! couac ! Homme Vert, garde ta fille jusqu’à midi. À cette heure, mes Corbeaux ont ordre de l’emporter dans mon pays.
Et il s’envola vers le nord.
À midi, la femme était sur le seuil de la maison.
— Adieu, mon père. Adieu, mes sœurs. Je quitte ma terre et ma maison. Je vais en pays étranger. Je ne reviendrai jamais, jamais.
Alors, les Corbeaux prirent leur reine, et l’emportèrent, à travers les airs, dans le pays du froid, dans le pays de la glace, où il n’y a ni arbres ni verdure. Avant le coucher du soleil, ils avaient fait trois mille lieues. La reine était rendue devant la porte maîtresse de son château.
— Merci, Corbeaux. Je n’oublierai pas le service que vous m’avez fait. Maintenant, allez souper et dormir. Certes, vous l’avez bien gagné.
Les Corbeaux partirent, et la reine rentra dans son château. Il était sept fois plus grand que l’église de Saint-Gervais de Lectoure. Partout brûlaient des lumières. Les cheminées flambaient, comme des fours de tuiliers. Pourtant, la reine ne vit personne.
Tout en se promenant de chambre en chambre, elle arriva dans une grande salle, où il y avait une table, chargée de plats et de vins de toute espèce. Un seul couvert était mis. La reine s’assit. Mais elle n’avait pas le cœur à boire et à manger, car elle pensait toujours aux siens et à son pays. Une heure après, la reine s’alla coucher dans un lit, fermé de rideaux d’or et d’argent, et attendit, sans dormir, en laissant brûler la lumière.
Sur le premier coup de minuit, il se fit un grand bruit d’ailes. C’était le Roi des Corbeaux, qui rentrait pour se coucher. Il s’arrêta derrière la porte de la chambre, où sa femme était couchée.
— Couac ! couac ! couac ! Femme, souffle la lumière.
La reine souffla la lumière, et le Roi des Corbeaux entra dans l’obscurité.
— Couac ! couac ! couac ! Femme, écoute. Ici, nous ne parlons pas pour ne rien dire. Autrefois, j’étais roi sur les hommes. Maintenant, je suis le Roi des Corbeaux. Un méchant gueux, qui a grand pouvoir, nous a changés en bêtes, moi et mon peuple. Mais il est dit que notre épreuve finira. Pour cela, tu peux beaucoup. Je compte que tu feras ton devoir. Toutes les nuits, comme ce soir, je viendrai dormir à ton côté. Mais tu n’as encore que dix ans. Tu ne seras vraiment ma femme qu’après sept ans passés. Jusque-là, garde-toi bien d’essayer de me voir jamais. Sinon, il arriverait de grands malheurs à moi, à toi, et à mon peuple.
— Roi des Corbeaux, vous serez obéi.
Alors, la reine entendit le Roi des Corbeaux, qui se dépouillait de ses ailes et de son plumage. Cela fait, il vint se coucher dans le lit. La reine eut peur. Elle avança la main, et sentit le froid d’une épée nue, que son mari avait mise entre lui et elle.
Le lendemain matin, avant le jour, le Roi des Corbeaux se leva dans l’obscurité, retira l’épée nue du lit, revêtit ses ailes et son plumage, et partit sans dire où il s’en allait.
Dorénavant, il en fut de même matin et soir. Pourtant, la reine craignait et aimait le Roi des Corbeaux, parce qu’elle savait qu’il était fort et hardi.
La pauvrette s’ennuyait à vivre ainsi, sans parler jamais à personne. Pour se divertir un peu, elle partait souvent, de grand matin, avec un panier plein de vivres. Elle courait la campagne, à travers la neige et la glace, jusqu’à l’entrée de la nuit. Jamais elle ne rencontrait âme qui vive.
Un matin, tout en se promenant ainsi, loin du château, la reine aperçut une montagne haute et sans neige.
Voilà la reine partie. Après sept heures de montée, elle arriva devant une pauvre cabane, tout à côté d’un lavoir. Au bord du lavoir, travaillait une lavandière, ridée comme un vieux cuir, et vieille comme un chemin. La lavandière chantait, en tordant un linge noir comme la suie :
— Fée, fée,
Ta lessive
N’est pas encore achevée.
La vierge
Mariée,
N’est pas encore arrivée.
Fée, fée.
— Bonjour, lavandière, dit la reine. Je vais vous aider à laver votre linge noir comme la suie.
— Avec plaisir, pauvrette.
La reine n’eut pas plus tôt plongé le linge dans l’eau, qu’il devint blanc comme lait. Alors, la vieille lavandière se mit à chanter :
— Fée, fée,
Ta lessive
Est achevée.
La vierge
Mariée,
Est arrivée.
Fée, fée.
Puis, la lavandière dit à la reine :
— Pauvrette, il y a bien longtemps que je t’attendais. Mes épreuves sont finies, et c’est toi qui en es cause. Toi, pauvrette, tu n’as pas achevé de souffrir. Ton mari t’a donné de bons conseils. Mais les conseils ne servent à rien, et ce qui doit arriver ne manque jamais. Maintenant passe ton chemin, et ne retourne ici que dans un jour de grand besoin.
La reine revint au château, reprendre sa vie de chaque jour et de chaque nuit. Il y avait tout juste sept ans, moins un jour, que le Roi des Corbeaux l’avait épousée devant la maison de l’Homme Vert, au bord du bois du Ramier. Alors, la reine pensa :
— Le temps de mon épreuve va finir. Un jour de plus, un jour de moins, ce n’est rien. Cette nuit, je saurai comment est fait le Roi des Corbeaux.
Le soir venu, la reine alluma une lumière dans sa chambre, et la cacha si bien, qu’il y faisait noir comme dans un four. Cela fait, elle se coucha et attendit. Sur le premier coup de minuit, il se fit un grand bruit d’ailes. C’était le Roi des Corbeaux qui rentrait pour se coucher. La reine l’entendit qui se dépouillait, comme de coutume, de ses ailes et de son plumage. Cela fait, il se mit au lit, plaça l’épée nue entre lui et sa femme, et s’endormit.
Alors, la reine alla chercher la lumière qu’elle avait cachée, et regarda son mari. C’était un homme beau comme le jour.
— Mon Dieu, comme mon mari est beau !
La reine se rapprocha du lit, avec sa lumière, pour mieux voir, et laissa tomber un peu de cire bouillante sur son mari. Le Roi des Corbeaux se réveilla.
— Femme, dit-il, tu es cause de grands malheurs, pour moi, pour toi, et pour mon peuple. Demain, notre épreuve était finie. J’allais être véritablement ton mari, sous la forme où tu me vois. Maintenant, je vais être séparé du monde. Le méchant gueux qui me tient en son pouvoir fera de moi ce qu’il voudra. Mais ce qui est fait est fait, et le regret ne sert de rien. Je te pardonne le mal que tu m’as fait. Sors de ce château, où il va se passer des choses que tu ne dois pas voir. Pars, et que le Bon Dieu t’accompagne partout où tu t’en iras.
La reine sortit en pleurant. Alors, le méchant gueux qui tenait le Roi des Corbeaux en son pouvoir entra dans la chambre, enchaîna son ennemi avec une chaîne de fer du poids de sept quintaux, et l’emporta, à travers les nuages, sur la cime d’une haute montagne, dans une île de la mer. Là, il enfonça le bout de la chaîne dans le roc, et le consolida, avec du plomb et du soufre, mieux que n’eût fait le meilleur maître serrurier. Cela fait, il siffla. Aussitôt, accoururent deux loups, grands comme des taureaux, l’un noir comme suie, l’autre blanc comme neige. Le loup blanc veillait le jour, et dormait la nuit. Le loup noir veillait la nuit, et dormait le jour.
— Loups, gardez bien le Roi des Corbeaux.
— Maître, vous serez obéi.
Le méchant gueux partit, et le Roi des Corbeaux demeura seul, avec les deux loups, enchaîné, sur la cime d’une haute montagne, dans une île de la mer.
Pendant que cela se passait, la reine était sortie du château. Elle marchait, marchait, toujours tout droit devant elle, et pleurait toutes les larmes de ses yeux. À force de marcher, elle arriva, toujours pleurant, à la cime de la montagne haute et sans neige, où étaient le lavoir et la pauvre cabane de la vieille lavandière.
— Pauvrette, dit la vieille lavandière, te voilà malheureuse, comme je te l’avais dit. Mais les conseils ne servent de rien, et ce qui doit arriver ne manque jamais. Tu m’as fait service autrefois, et bien t’en prend aujourd’hui. Tiens. Voici une paire de souliers de fer, pour aller à la recherche de ton mari, prisonnier, à la cime d’une haute montagne, dans une île de la mer. Voici une besace, où le pain ne manquera pas, pour tant que tu manges. Voici une gourde, où le vin ne manquera pas, pour tant que tu boives. Voici un couteau, pour te défendre, pour couper l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. Quand tes souliers seront rompus, tu seras près de délivrer le Roi des Corbeaux.
— Merci, lavandière.
La reine partit.
Trois jours après, elle arriva dans le pays où il ne fait ni nuit ni lune, et où le soleil rayonne toujours. Là, elle marcha tout un an. Quand elle avait faim et soif, le pain et le vin ne manquaient pas dans la besace et dans la gourde. Quand elle avait envie de dormir, elle se couchait par terre, et sommeillait. Au bout d’un an, elle trouva l’herbe bleue de la tête à la racine, l’herbe bleue comme la fleur du lin.
Aussitôt, la reine tira son couteau d’or.
— Reine, dit l’herbe bleue, ne me coupe pas, avec ton couteau d’or. Je suis l’herbe bleue. Mais je ne suis pas l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer.
La reine ferma son couteau d’or, et repartit. Trois jours après, elle arriva dans le pays où il ne fait ni jour ni nuit, et où la lune éclaire toujours. Là, elle marcha tout un an. Quand elle avait faim et soif, le pain et le vin ne manquaient pas dans la besace et dans la gourde. Quand elle avait envie de dormir, elle se couchait par terre, et sommeillait. Au bout d’un an, elle trouva l’herbe bleue de la tête à la racine, l’herbe bleue comme la fleur du lin.
L’herbe bleue chantait :
— Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour. Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour.
Aussitôt, la reine tira son couteau d’or.
— Reine, dit l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, ne me coupe pas, avec ton couteau d’or. Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour. Mais je ne suis pas l’herbe qui brise le fer.
La reine referma son couteau d’or, et repartit.
Trois jours après, elle arriva dans le pays où il n’y a ni soleil ni lune, et où il fait nuit toujours. Là, elle marcha tout un an. Quand elle avait faim et soif, le pain et le vin ne manquaient pas dans la besace et dans la gourde. Quand elle avait envie de dormir, elle se couchait par terre, et sommeillait. Au bout d’un an, elle entendit chanter dans la nuit :
— Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer.
Aussitôt, la reine tira son couteau d’or, et marcha, dans la nuit, vers l’endroit d’où venait la chanson. Tout à coup, ses souliers de fer se rompirent. Elle avait marché sur l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer.
Avec son couteau d’or, la reine coupa l’herbe, qui chantait toujours :
— Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer.
La reine referma son couteau d’or.
Elle repartit, dans la nuit, marchant pieds nus parmi les épines. Elle marcha longtemps, longtemps. Enfin, la nuit finit, et le soleil se leva.
La reine était au bord de la mer grande, tout proche d’un petit bateau.
La reine monta dans le petit bateau, et partit sur la mer grande. Pendant sept jours et sept nuits, elle ne vit que ciel et eau. Le matin du huitième jour, elle arriva dans une île, et vit le Roi des Corbeaux, enchaîné sur la cime d’une haute montagne.
Dès qu’il aperçut la reine, le grand loup blanc s’élança, la gueule ouverte.
Aussitôt, la reine tira son couteau d’or, et brandit l’herbe qui chantait toujours :
— Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer.
À cette chanson, le grand loup blanc se coucha, et s’endormit.
Alors, la reine saigna, avec son couteau d’or, le grand loup blanc et le grand loup noir. Cela fait, elle toucha la chaîne du poids de sept quintaux, qui attachait le Roi des Corbeaux, avec l’herbe qui chantait toujours :
— Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer.
Alors, l’herbe se flétrit en un moment, et ne chanta plus. Mais le Roi des Corbeaux se leva, droit et hardi comme un César.
— Couac ! couac ! couac ! Merci, femme.
Cela fait, il cria vers les quatre vents du ciel :
— Couac ! couac ! couac !
Et, tandis qu’il criait ainsi, des volées de Corbeaux arrivaient des quatre vents du ciel. Aussitôt, ils reprenaient la forme de l’homme. Quand tous furent là, le Roi dit :
— Braves gens, mes peines et les vôtres sont finies. Regardez là-bas, là-bas. C’est un roi de mes amis qui vient nous chercher, avec sept mille navires. Dans un mois, nous serons tous au pays.
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Informations complémentaires :
- Conté par cinq personnes. Les deux premières sont Cazaux, de Lectoure (Gers), mort à plus de quatre-vingts ans, et Bernarde Dubarry, de Bajonnette, canton de Fleurance (Gers), décédée à soixante ans passés. Les trois survivantes sont, un charpentier nommé Briscadieu, natif d’Estang (Gers) ; un jardinier de Lectoure surnommé Petiton, et Pauline Lacaze, de Panassac (Gers). Cazaux était le seul à signaler l’Homme Vert comme n’ayant qu’un œil au milieu du front. Tous les autres conteurs lui en donnent deux, et s’accordent à les faire crever, puis guérir, par le Roi des Corbeaux.
- Transcription : Bladé
- Corpus : Bladé 1886
- Ref. Haderion : BLA002
21. Les deux jumeaux et les deux fées
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Il y avait, une fois, deux frères jumeaux, beaux comme le jour, forts et hardis comme des Césars. Un soir que ces deux jumeaux revenaient de la foire de Mirande, il leur fallut traverser un grand bois. C’était au mois de juillet, vers les neuf heures du soir. La lune brillait dans tout son plein. Tout-à-coup, ils entendirent des rires sortir d’un épais fourré d’épines.
— Hi ! hi ! hi !
— Hi ! hi ! hi !
Les deux jumeaux tirèrent sur la bride de leurs chevaux.
— Entends-tu, frère, dit l’aîné ?
— Oui, frère. Ce sont des rires de jeunes filles.
En ce moment, sortirent de l’épais fourré d’épines deux jeunes filles, vêtues d’or et de soie, et belles comme des anges.
— Bonsoir, jeunes gens.
— Bonsoir, demoiselles.
— Demoiselles nous ne sommes pas. Vous êtes deux frères jumeaux. Nous sommes deux fées jumelles. Si vous voulez nous épouser, nous vous ferons riches comme la mer, et nous vous donnerons des fils beaux, forts, et hardis comme vous.
— Marions-nous, dit l’aîné. Je prends l’aînée.
— Marions-nous. Je prends la cadette.
— Eh bien, dirent les fées jumelles, nous nous marierons demain matin. Rentrez chez vous. Mais, à la pointe de l’aube, soyez à la porte de l’église qui se trouve à l’entrée du grand bois. En attendant, gardez-vous de rien manger ni de rien boire. Autrement, il arriverait un grand malheur.
— Fées, vous serez obéies.
Les deux jumeaux saluèrent les deux fées, rentrèrent chez leurs parents, et ne leur parlèrent de rien. Ils allèrent se coucher, sans manger ni boire. Mais, à deux heures de la nuit, ils se levèrent doucement, doucement, et sortirent de la maison.
— Allons, vite. Nous avons juste le temps d’arriver, avant la pointe de l’aube, à l’église qui est à l’entrée du grand bois.
Tout en cheminant, les deux jumeaux traversèrent un champ de blé presque bon à moissonner. Sans y prendre garde, le cadet cueillit un épi, en détacha un grain, et l’écrasa sous la dent, pour voir s’il était sec.
Avant la pointe de l’aube, ils étaient devant l’église, à l’entrée du grand bois. La porte était ouverte, l’autel préparé, et les cierges allumés.
Les deux fées attendaient, vêtues en mariées, avec la robe et le voile blancs, la couronne sur la tête, et le bouquet à la ceinture.
— Mon ami, dit la cadette des fées jumelles au cadet des jumeaux, tu as oublié ta promesse de ne rien manger ni boire. Ainsi, tu es cause d’un grand malheur. En t’épousant, je devenais une jeune fille comme les autres. Maintenant, voilà que je suis fée pour toujours.
La cadette des fées jumelles partit, et son galant ne la revit jamais, jamais.
Alors, le prêtre et son clerc dirent la messe du mariage, à l’intention des deux autres fiancés. Cela fait, le cadet dit aux mariés :
— Adieu. Je m’en vais loin, bien loin, me rendre moine dans un couvent. Dites à mon père et à ma mère qu’ils ne me reverront jamais, jamais.
Le cadet partit aussitôt, et l’aîné amena sa femme chez ses parents. Le soir, avant de se mettre au lit, elle dit à son mari :
— Écoute. Si tu tiens à moi, prends bien garde de ne m’appeler ni fées, ni folle. Autrement, il arriverait un grand malheur.
— Femme, sois tranquille. Jamais je ne t’appellerai ni fées, ni folle.
Pendant sept ans, l’homme et la femme vécurent en contentement. Ils étaient riches comme la mer, avec sept garçons au château.
Un jour que le mari était parti pour la foire, la femme commandait à la place du maître. C’était vers la mi-juillet. Il faisait un temps superbe, et les blés étaient presque mûrs.
La maîtresse du château regardait le ciel.
— Allons, valets. Allons, métayers. Vite, vite. Coupez le blé. Serrez les gerbes. Vite, vite. La grêle et la tempête sont proches.
— Madame, vous n’y pensez pas. Il fait un temps superbe, et le blé ne sera mûr que dans huit jours.
— Faites ce que je vous commande.
Les valets et les métayers obéirent. Ils travaillaient encore, quand le maître rentra de la foire.
— Femme, que font ces gens-là ?
— Mon ami, ils font ce que je leur ai commandé.
— Femme, le blé coupé n’est pas encore mûr. Il faut que tu sois folle.
Aussitôt, la femme partit. Le soir même, la tempête et la grêle ruinèrent tout le pays.
Pourtant, la fée revenait au château tous les matins, à la pointe de l’aube. Elle entrait dans la chambre de ses sept enfants, et les peignait, en pleurant, avec un beau peigne d’or.
— Pauvres enfants, ne dites jamais à votre père que, chaque matin, à la pointe de l’aube, je viens dans votre chambre, vous peigner avec un beau peigne d’or. Autrement, il arriverait un grand malheur.
— Mère, nous ne le lui dirons pas.
Mais le père s’étonnait de voir ses fils toujours si bien peignés. Il leur disait chaque matin :
— Petits, qui donc vous tient si bien peignés ?
— Père, c’est notre servante.
Mais le père se méfiait. Un soir, il fit semblant de s’aller coucher, et se cacha dans la chambre des sept enfants. À la pointe de l’aube, leur mère entra pour les peigner, en pleurant, avec un beau peigne d’or.
Alors, l’homme n’y put plus tenir.
— Ma pauvre femme, viens, viens.
Mais la fée partit comme un éclair. Ni son mari, ni ses sept enfants, ne la revirent jamais, jamais.
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Informations complémentaires :
- Conté par Pauline Lacaze, de Panassac
- Transcription : Bladé
- Corpus : Bladé 1886
- Ref. Haderion : BLA021
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