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Merveilleux
Cette page recense les contes dits « merveilleux ».
Ces contes, que le grand public appelle généralement « contes de fées », décriraient avant tout un voyage dans le temps et/ou l’espace. Ce voyage, au but parfois obscur, illustrerait une aventure symbolique se déroulant dans les mondes inférieurs, autrement dit un parcours à travers la mort symbolique, et serait donc à rapprocher des rites d’initiation.
« Devenu en Occident, et depuis longtemps, littérature d’amusement (pour les enfants et les paysans), le conte merveilleux présente néanmoins la structure d’une aventure infiniment grave et responsable, car il se réduit, en somme, à un scénario initiatique : on retrouve toujours les épreuves initiatiques (luttes contre le monstre, obstacles en apparence insurmontables, énigmes à résoudre, travaux impossibles à accomplir, etc.), la descente aux Enfers ou l’ascension au ciel, ou encore la mort et la résurrection (ce qui revient d’ailleurs au même), le mariage avec la Princesse. »
M. Eliade
1. Le jeune homme et la Grand’Bête à tête d’homme
Lire
Il y avait, une fois, à Crastes, un jeune homme, qui n’avait ni père ni mère, et qui vivait seul dans sa maisonnette. Ce jeune homme était beau comme le jour, fort et hardi comme pas un. Il était aussi tellement, tellement avisé, qu’il apprenait ou devinait les choses les plus difficiles. Les gens de Crastes lui disaient souvent pour rire :
— Jeune homme, tu es pauvre comme les pierres. Mais il dépend de toi de tenter fortune, et de devenir riche comme la mer. Du côté de la Montagne, il y a une grotte pleine d’or, gardée par une Grand’Bête à tête d’homme. Elle a promis la moitié de son or à celui qui lui répondra sur trois questions. Plus de cent personnes se sont déjà présentées. Mais elles sont demeurées muettes, et la Grand’Bête à tête d’homme les a mangées toutes vives. Regarde si tu veux tenter fortune.
Le jeune homme répondait :
— Merci. Je n’ai pas envie d’être mangé tout vif.
En ce temps-là, vivait, au château de Roquefort, un seigneur qui avait deux fils, et une fille, honnête comme l’or, et belle comme le jour. Le jeune homme la vit. Sur-le-champ, il en tomba amoureux à perdre la tête. Un soir, il s’en alla frapper à la porte du château de Roquefort.
— Bonsoir, Demoiselle.
— Bonsoir, mon ami. Qui demandes-tu ?
— Demoiselle, je demande votre père.
— Mon père est parti ce matin, pour chasser avec mes deux frères. Il n’est pas encore rentré. Que veux-tu dire à mon père ?
— Demoiselle, je veux lui dire que je suis amoureux de vous à perdre la tête, et que je vous veux pour femme.
— Mon ami, je serai ta femme, ou je ne me marierai jamais. Par malheur, mon père n’est pas riche. Tout son bien doit aller à mes frères. Moi, j’entre demain dans un couvent d’Auch.
— Demoiselle, entrez au couvent d’Auch. Mais ne vous engagez pas avant sept jours. Je vais tenter fortune. Si je meurs, prenez le voile noir, et faites-vous religieuse pour toujours. Si je reviens, j’aurai de quoi vous faire plus riche que les plus grandes dames du pays.
— Mon ami, je ferai comme tu as dit.
— Adieu, Demoiselle. Je pars content.
— Adieu, mon ami.
Le jeune homme salua la Demoiselle, et s’en alla sur-le-champ trouver l’Archevêque d’Auch.
— Bonsoir, Archevêque d’Auch.
— Bonsoir, mon ami. Qu’y a-t-il pour ton service ?
— Archevêque d’Auch, je suis amoureux d’une Demoiselle, belle comme le jour, et honnête comme l’or. Jamais elle ne sera ma femme, si je ne deviens riche bientôt. Je veux tenter fortune. Avant de partir, je suis venu vous consulter.
— Parle, mon ami.
— Archevêque d’Auch, vous êtes un homme sage et lettré. On dit qu’il y a, du côté de la Montagne, une grotte pleine d’or, gardée par une Grand’Bête à tête d’homme. Elle a promis la moitié de son or à celui qui lui répondra sur trois questions. Plus de cent personnes se sont déjà présentées. Mais elles sont demeurées muettes, et la Grand’Bête à tête d’homme les a mangées toutes vives.
— Mon ami, on t’a dit la vérité.
— Archevêque d’Auch, je veux tenter fortune. Cette nuit même, je partirai pour la Montagne, et j’irai trouver, dans sa grotte, la Grand’Bête à tête d’homme, pour répondre sur trois questions. Si je demeure muet, elle me mangera tout vif. Si je réponds, la Grand’Bête à tête d’homme me donnera la moitié de son or, et j’épouserai la Demoiselle que j’aime.
— Mon ami, tu es amoureux. Rien ne t’empêchera de faire comme tu dis. Agis donc à ta tête, puisque tu ne peux profiter d’aucun conseil. Sur la Grand’Bête à tête d’homme, on t’a dit ce qu’on savait ; mais ce n’est pas toute la vérité. Avant de questionner trois fois les gens, la Grand’Bête à tête d’homme leur commande trois choses impossibles. Ne prends pas garde à cela. Prouve qu’il n’y a pas moyen. Pour les trois questions, c’est une autre affaire. Tu seras mangé tout vif, si tu demeures muet. Écoute bien. Comprends bien. Réponds sans te presser. Si tu réponds bien, la Grand’Bête à tête d’homme aura perdu son pouvoir, et te dira : « Prends la moitié de mon or. » Prends, et reviens vite, si tu te crois hors d’état de faire davantage. Reste, si tu te crois assez savant, et dis : « Grand’Bête à tête d’homme, je n’ai fait encore que la moitié de mon travail. Tu n’as pas pu m’embarrasser. Maintenant, c’est moi qui prends ta place. » Alors, tu lui feras trois questions, les plus difficiles que tu puisses imaginer. Si elle demeure muette, tu prendras ce couteau d’or, que tu vas cacher sous tes habits, pour ne le tirer qu’au bon moment. Tu saigneras la Grand’Bête à tête d’homme, tu lui couperas la tête, et tu reviendras vite, avec tout son or.
— Merci, Archevêque d’Auch.
Le jeune homme cacha le couteau d’or sous ses habits, pour ne le tirer qu’au bon moment, salua l’Archevêque d’Auch, et partit, la nuit même, pour la Montagne, à la recherche de la Grand’Bête à tête d’homme. Trois jours après, il arriva dans un pays désert, dans un pays sauvage et noir, où les eaux tombent de mille toises, où les montagnes sont si hautes, si hautes, que les oiseaux n’y peuvent voler, et que la neige n’y fond jamais.
Là, demeurait la Grand’Bête à tête d’homme.
Le jeune homme entra dans la grotte, sans peur ni crainte.
— Hô ! Grand’Bête à tête d’homme ! Hô ! hô ! hô !
— Que me veux-tu ?
— Grand’Bête à tête d’homme, je veux répondre à tes trois questions, et gagner la moitié de ton or. Si je demeure muet, tu me mangeras tout vif. »
Pendant que la Grand’Bête à tête d’homme se préparait à l’embarrasser, le jeune homme songeait à ce que lui avait dit l’Archevêque d’Auch : « Avant de questionner trois fois les gens, la Grand’Bête à tête d’homme leur commande trois choses impossibles. Ne prends pas garde à cela. Prouve qu’il n’y a pas moyen. Pour les trois questions, c’est une autre affaire. Tu seras mangé tout vif, si tu demeures muet. Écoute bien. Comprends bien. Réponds sans te presser.
Enfin, la Grand’Bête à tête d’homme parla.
— Je te donne la mer à boire.
— Bois-la toi-même. Ni moi, ni toi, n’avons un gésier à boire la mer.
— Je te donne la lune à manger.
— Mange la toi-même. La lune est trop loin, pour que, moi ou toi, nous puissions l’atteindre.
— Je te donne cent lieues de câble à faire, avec le sable de la mer.
— Fais-les toi-même. Le sable de la mer ne se lie pas, comme le lin et le chanvre, Jamais, ni moi, ni toi, ne ferons pareil travail.
Alors, la Grand’Bête à tête d’homme pensa qu’elle avait perdu son temps, en commandant trois choses impossibles. Elle allongea ses griffes, et grinça des dents. Le jeune homme comprit qu’elle allait lui faire les trois questions, et il songeait à ce que lui avait dit l’Archevêque d’Auch : « Écoute bien. Comprends bien. Réponds sans te presser. »
Enfin, la Grand’Bête à tête d’homme parla.
— Il va plus vite que les oiseaux, plus vite que le vent, plus vite qu’un éclair.
— L’œil va plus vite que les oiseaux, plus vite que le vent, plus vite qu’un éclair.
— Le frère est blanc, la sœur est noire. Chaque matin, le frère tue la sœur. Chaque soir, la sœur tue le frère. Pourtant, ils ne meurent jamais.
— Le jour est blanc. Il est le frère de la nuit noire. Chaque matin, au soleil levant, le jour tue la nuit, sa sœur. Chaque soir, au soleil couchant, la nuit tue le jour, son frère. Pourtant, le jour et la nuit ne meurent jamais.
— Il rampe, au soleil levant, comme les serpents et les vers. Il marche, à midi, sur deux jambes, comme les oiseaux. Il s’en va, sur trois jambes, au soleil couchant.
— Quand il est petit, l’homme ne sait pas marcher. Il rampe à terre, comme les serpents et les vers. Quand il est grand, il marche sur deux jambes, comme les oiseaux. Quand il est vieux, il s’aide d’un bâton, qui est une troisième jambe.
Alors, la Grand’Bête à tête d’homme dit :
— Prends la moitié de mon or.
Mais le jeune homme songeait à ce que lui avait dit l’Archevêque d’Auch : « Prends, et reviens vite, si tu te crois hors d’état de faire davantage. Reste, si tu te crois assez savant, et dis : Grand’Bête à tête d’homme, je n’ai fait encore que la moitié de mon travail. Tu as voulu m’embarrasser. Maintenant, c’est moi qui prends ta place. Alors, tu lui feras trois questions, les plus difficiles que tu puisses imaginer. »
Cela pensé, le jeune homme parla.
— Grand’Bête à tête d’homme, je n’ai fait encore que la moitié de mon travail. Tu as voulu m’embarrasser. Maintenant, c’est moi qui prends ta place. — Qu’y a-t-il au premier bout du monde ?
La Grand’Bête à tête d’homme demeura muette.
— Au premier bout du monde, il y a un roi couronné, un roi vêtu de rouge et galonné d’or, qui se tient prêt à combattre, et brandit une grande épée. Il regarde le ciel, la terre et la mer. Mais le roi couronné ne voit rien venir. — Grand’Bête à tête d’homme, qu’y a-t-il à l’autre bout du monde ?
La Grand’Bête à tête d’homme demeura muette.
— À l’autre bout du monde, il y a un grand corbeau, vieux de sept mille ans, juché sur la cime d’une montagne. Il sait et voit tout ce qui s’est fait, et tout ce qui se fera. Mais le grand corbeau, vieux de sept mille ans, ne veut pas parler. — Grand’Bête à tête d’homme, dis-moi ce que chante le rossignolet sauvage le Vendredi saint. Dis-moi ce qu’il chante le Samedi saint. Dis-moi ce qu’il chante, au soleil levant, le jour de la fête de Pâques.
La Grand’Bête à tête d’homme demeura muette.
— Le Vendredi saint, le rossignolet sauvage chante la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ trahi par Judas. Le Samedi saint, le rossignolet sauvage chante les sept douleurs de la sainte Vierge Marie. Au soleil levant, le jour de la fête de Pâques, le rossignolet sauvage chante Notre-Seigneur Jésus-Christ ressuscité.
Alors, la Grand’Bête à tête d’homme s’accroupit. Le jeune homme songeait à ce que lui avait dit l’Archevêque d’Auch : « Tu prendras ce couteau d’or, que tu vas cacher sous tes habits, pour ne le tirer qu’au bon moment. Tu saigneras la Grand’Bête à tête d’homme, tu lui couperas la tête, et tu reviendras vite, avec tout son or. »
Au bon moment, le jeune homme tira donc, de sous ses habits, le couteau d’or donné par l’Archevêque d’Auch. Cela fait, il prit, par les cheveux, la Grand’Bête à tête d’homme, et la saigna. Pendant que le sang jaillissait, la Grand’Bête à tête d’homme parla.
— Écoute. Je vais mourir. Bois mon sang. Suce mes yeux et ma cervelle. Ainsi, tu deviendras fort et hardi comme Samson, et tu ne craindras personne sur terre. Arrache-moi le cœur. Porte-le à ta maîtresse, et fais-le-lui manger tout cru, le soir de vos noces. Ainsi, elle te fera sept enfants, trois garçons et quatre filles. Les trois garçons seront forts et hardis comme toi. Les quatre filles seront belles comme le jour. Elles comprendront ce que chantent les oiseaux. Quand elles seront d’âge, elles épouseront des rois.
La Grand’Bête à tête d’homme mourut. Alors, le jeune homme lui coupa la tête. Il but son sang. Il suça ses yeux et sa cervelle. Il lui arracha le cœur, pour le porter à sa maîtresse. Puis, il enterra la Grand’Bête à tête d’homme, sans prier Dieu, parce que les bêtes n’ont pas d’âmes.
Ce travail fini, le jeune homme partit, au grand galop, pour la ville la plus proche, où il loua cent chevaux, qu’il revint charger, à la grotte, de tout l’or laissé par la Grand’Bête à tête d’homme. Trois jours après, il frappait à la porte du château de Roquefort.
— Bonjour, seigneur de Roquefort. J’arrive, avec cent chevaux chargés d’or. Je viens épouser ta fille, qui est entrée dans un couvent d’Auch.
— Mon ami, je te la donne. Mariez-vous sans tarder.
Sept jours après, on faisait la noce. Le soir, quand la mariée fut au lit, le jeune homme entra dans sa chambre.
— Femme, lève-toi, et mange cela tout cru.
La femme se leva, et mangea, tout cru, le cœur de la Grand’Bête à tête d’homme. Plus tard, elle fit sept enfants, trois garçons, et quatre filles. Les trois garçons devinrent forts et hardis comme leur père. Les quatre filles, étaient belles comme le jour. Elles comprenaient ce que chantent les oiseaux. Quand elles furent d’âge, elles épousèrent des rois.
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Informations complémentaires :
- Collecté en 1865 à Montestruc
- Transcription : Bladé
- Corpus : Bladé 1886
- Ref. Haderion : BLA001
2. Le Roi des Corbeaux
Lire
Il y avait, une fois, un homme qui était vert comme l’herbe, et qui n’avait qu’un œil, au beau milieu du front. Cet Homme Vert demeurait au bord du bois du Ramier, dans une vieille maison. Avec lui, vivaient ses trois filles : l’aînée belle comme le jour, la cadette plus belle que l’aînée ; la dernière, qui n’avait que dix ans, plus belle que les deux autres.
Un soir d’hiver, l’Homme Vert était à sa fenêtre. La nuit venait, et la brume montait de la rivière du Gers. Tout à coup, il se fit un grand bruit d’ailes. Un oiseau, grand comme un taureau, et noir comme l’âtre, vint se jucher au bord de la fenêtre.
— Couac ! couac ! couac ! Je suis le Roi des Corbeaux.
— Roi des Corbeaux, que me veux-tu ?
— Couac ! couac ! couac ! Homme Vert, je veux une de tes trois filles en mariage.
— Roi des Corbeaux, attends-moi là.
L’Homme Vert s’en alla dans la chambre de ses trois filles.
— Mes filles, écoutez. Le Roi des Corbeaux est venu. Il veut une de vous trois en mariage.
— Père, dit l’aînée, je me suis fiancée, il y a bientôt un an, avec le fils du roi d’Espagne, qui était venu acheter des mules, à Lectoure, le jour de la foire de la Saint-Martin. Hier, mon galant m’a fait dire, par un pèlerin de Saint-Jacques, qu’il viendrait bientôt me chercher, pour me mener dans son pays. Vous voyez bien, père, que je ne peux pas épouser le Roi des Corbeaux.
— Père, dit la cadette, je me suis fiancée, il y a bientôt un an, avec le fils du Roi des Îles de la mer. Hier, mon galant m’a fait dire, par un matelot de Bordeaux, qu’il viendrait bientôt me chercher, pour me mener dans son pays. Vous voyez bien, père, que je ne peux pas épouser le Roi des Corbeaux.
Alors, l’Homme Vert regarda sa dernière fille. En la voyant toute jeunette, il prit pitié d’elle, et pensa :
— Si je marie cet enfant au Roi des Corbeaux, je suis damné pour toujours, comme ceux qui meurent sans confession.
Donc, l’Homme Vert ne demanda rien à sa dernière fille, et revint trouver le Roi des Corbeaux, toujours juché sur le bord de la fenêtre.
— Roi des Corbeaux, aucune de mes filles ne veut de toi.
Alors, le Roi des Corbeaux entra dans une terrible colère. D’un grand coup de bec, il creva l’œil que l’Homme Vert avait au beau milieu du front. Puis, il s’envola dans la brume.
L’Homme Vert se mit à crier, comme un possédé du Diable. À ces cris, ses trois filles accoururent.
— Père, qu’avez-vous ? Qui vous a crevé l’œil ?
— C’est le Roi des Corbeaux. Toutes trois, vous l’avez refusé en mariage.
— Père, dit la dernière fille, je ne suis pas née pour vous démentir. Pourtant, je n’ai pas refusé le Roi des Corbeaux en mariage.
— C’est bien. Mène-moi vers mon lit. Que nul n’entre dans ma chambre, si je n’appelle.
La troisième fille fit comme son père avait commandé.
Le lendemain soir, l’Homme Vert appela sa troisième fille et lui dit :
— Mène-moi dans la chambre où j’étais hier, quand le Roi des Corbeaux m’a crevé l’œil. Ouvre la fenêtre, et laisse-moi seul.
La troisième fille fit comme son père avait commandé. Alors, l’Homme Vert se mit à la fenêtre. La nuit venait, et la brume montait de la rivière du Gers. Tout à coup, il se fit un grand bruit d’ailes. Un oiseau, grand comme un taureau, et noir comme l’âtre, vint se jucher au bord de la fenêtre.
— Couac ! couac ! couac ! Je suis le Roi des Corbeaux.
— Roi des Corbeaux, que me veux-tu ?
— Couac ! couac ! couac ! Homme Vert, je veux une de tes trois filles en mariage.
— Roi des Corbeaux, tu auras ma troisième fille.
Alors, le Roi des Corbeaux rendit la vue à l’Homme Vert, et cria :
— Couac ! couac ! couac ! Dis à ma fiancée d’être prête demain matin, au point du jour, avec sa robe blanche et sa couronne nuptiale.
Le lendemain, au point du jour, le ciel était noir de Corbeaux, qui étaient venus de nuit. Devant la maison de l’Homme Vert, ils préparaient un autel, pour dire la messe du mariage. Au pied de l’autel, se tenait le Roi des Corbeaux, caché sous un grand linceul blanc comme neige. Quand tout fut prêt, et quand les cierges furent allumés, un prêtre, venu on ne sait d’où, arriva tout habillé, avec son clerc, pour dire la messe du mariage. La messe finie, le prêtre et son clerc s’en allèrent comme ils étaient venus. Le Roi des Corbeaux demeurait toujours caché sous le grand linceul blanc comme neige.
— Couac ! couac ! couac ! Emmenez ma femme chez son père.
On emmena la femme chez son père. Alors, le Roi des Corbeaux sortit de sous le grand linceul blanc comme neige.
— Couac ! couac ! couac ! Homme Vert, garde ta fille jusqu’à midi. À cette heure, mes Corbeaux ont ordre de l’emporter dans mon pays.
Et il s’envola vers le nord.
À midi, la femme était sur le seuil de la maison.
— Adieu, mon père. Adieu, mes sœurs. Je quitte ma terre et ma maison. Je vais en pays étranger. Je ne reviendrai jamais, jamais.
Alors, les Corbeaux prirent leur reine, et l’emportèrent, à travers les airs, dans le pays du froid, dans le pays de la glace, où il n’y a ni arbres ni verdure. Avant le coucher du soleil, ils avaient fait trois mille lieues. La reine était rendue devant la porte maîtresse de son château.
— Merci, Corbeaux. Je n’oublierai pas le service que vous m’avez fait. Maintenant, allez souper et dormir. Certes, vous l’avez bien gagné.
Les Corbeaux partirent, et la reine rentra dans son château. Il était sept fois plus grand que l’église de Saint-Gervais de Lectoure. Partout brûlaient des lumières. Les cheminées flambaient, comme des fours de tuiliers. Pourtant, la reine ne vit personne.
Tout en se promenant de chambre en chambre, elle arriva dans une grande salle, où il y avait une table, chargée de plats et de vins de toute espèce. Un seul couvert était mis. La reine s’assit. Mais elle n’avait pas le cœur à boire et à manger, car elle pensait toujours aux siens et à son pays. Une heure après, la reine s’alla coucher dans un lit, fermé de rideaux d’or et d’argent, et attendit, sans dormir, en laissant brûler la lumière.
Sur le premier coup de minuit, il se fit un grand bruit d’ailes. C’était le Roi des Corbeaux, qui rentrait pour se coucher. Il s’arrêta derrière la porte de la chambre, où sa femme était couchée.
— Couac ! couac ! couac ! Femme, souffle la lumière.
La reine souffla la lumière, et le Roi des Corbeaux entra dans l’obscurité.
— Couac ! couac ! couac ! Femme, écoute. Ici, nous ne parlons pas pour ne rien dire. Autrefois, j’étais roi sur les hommes. Maintenant, je suis le Roi des Corbeaux. Un méchant gueux, qui a grand pouvoir, nous a changés en bêtes, moi et mon peuple. Mais il est dit que notre épreuve finira. Pour cela, tu peux beaucoup. Je compte que tu feras ton devoir. Toutes les nuits, comme ce soir, je viendrai dormir à ton côté. Mais tu n’as encore que dix ans. Tu ne seras vraiment ma femme qu’après sept ans passés. Jusque-là, garde-toi bien d’essayer de me voir jamais. Sinon, il arriverait de grands malheurs à moi, à toi, et à mon peuple.
— Roi des Corbeaux, vous serez obéi.
Alors, la reine entendit le Roi des Corbeaux, qui se dépouillait de ses ailes et de son plumage. Cela fait, il vint se coucher dans le lit. La reine eut peur. Elle avança la main, et sentit le froid d’une épée nue, que son mari avait mise entre lui et elle.
Le lendemain matin, avant le jour, le Roi des Corbeaux se leva dans l’obscurité, retira l’épée nue du lit, revêtit ses ailes et son plumage, et partit sans dire où il s’en allait.
Dorénavant, il en fut de même matin et soir. Pourtant, la reine craignait et aimait le Roi des Corbeaux, parce qu’elle savait qu’il était fort et hardi.
La pauvrette s’ennuyait à vivre ainsi, sans parler jamais à personne. Pour se divertir un peu, elle partait souvent, de grand matin, avec un panier plein de vivres. Elle courait la campagne, à travers la neige et la glace, jusqu’à l’entrée de la nuit. Jamais elle ne rencontrait âme qui vive.
Un matin, tout en se promenant ainsi, loin du château, la reine aperçut une montagne haute et sans neige.
Voilà la reine partie. Après sept heures de montée, elle arriva devant une pauvre cabane, tout à côté d’un lavoir. Au bord du lavoir, travaillait une lavandière, ridée comme un vieux cuir, et vieille comme un chemin. La lavandière chantait, en tordant un linge noir comme la suie :
— Fée, fée,
Ta lessive
N’est pas encore achevée.
La vierge
Mariée,
N’est pas encore arrivée.
Fée, fée.
— Bonjour, lavandière, dit la reine. Je vais vous aider à laver votre linge noir comme la suie.
— Avec plaisir, pauvrette.
La reine n’eut pas plus tôt plongé le linge dans l’eau, qu’il devint blanc comme lait. Alors, la vieille lavandière se mit à chanter :
— Fée, fée,
Ta lessive
Est achevée.
La vierge
Mariée,
Est arrivée.
Fée, fée.
Puis, la lavandière dit à la reine :
— Pauvrette, il y a bien longtemps que je t’attendais. Mes épreuves sont finies, et c’est toi qui en es cause. Toi, pauvrette, tu n’as pas achevé de souffrir. Ton mari t’a donné de bons conseils. Mais les conseils ne servent à rien, et ce qui doit arriver ne manque jamais. Maintenant passe ton chemin, et ne retourne ici que dans un jour de grand besoin.
La reine revint au château, reprendre sa vie de chaque jour et de chaque nuit. Il y avait tout juste sept ans, moins un jour, que le Roi des Corbeaux l’avait épousée devant la maison de l’Homme Vert, au bord du bois du Ramier. Alors, la reine pensa :
— Le temps de mon épreuve va finir. Un jour de plus, un jour de moins, ce n’est rien. Cette nuit, je saurai comment est fait le Roi des Corbeaux.
Le soir venu, la reine alluma une lumière dans sa chambre, et la cacha si bien, qu’il y faisait noir comme dans un four. Cela fait, elle se coucha et attendit. Sur le premier coup de minuit, il se fit un grand bruit d’ailes. C’était le Roi des Corbeaux qui rentrait pour se coucher. La reine l’entendit qui se dépouillait, comme de coutume, de ses ailes et de son plumage. Cela fait, il se mit au lit, plaça l’épée nue entre lui et sa femme, et s’endormit.
Alors, la reine alla chercher la lumière qu’elle avait cachée, et regarda son mari. C’était un homme beau comme le jour.
— Mon Dieu, comme mon mari est beau !
La reine se rapprocha du lit, avec sa lumière, pour mieux voir, et laissa tomber un peu de cire bouillante sur son mari. Le Roi des Corbeaux se réveilla.
— Femme, dit-il, tu es cause de grands malheurs, pour moi, pour toi, et pour mon peuple. Demain, notre épreuve était finie. J’allais être véritablement ton mari, sous la forme où tu me vois. Maintenant, je vais être séparé du monde. Le méchant gueux qui me tient en son pouvoir fera de moi ce qu’il voudra. Mais ce qui est fait est fait, et le regret ne sert de rien. Je te pardonne le mal que tu m’as fait. Sors de ce château, où il va se passer des choses que tu ne dois pas voir. Pars, et que le Bon Dieu t’accompagne partout où tu t’en iras.
La reine sortit en pleurant. Alors, le méchant gueux qui tenait le Roi des Corbeaux en son pouvoir entra dans la chambre, enchaîna son ennemi avec une chaîne de fer du poids de sept quintaux, et l’emporta, à travers les nuages, sur la cime d’une haute montagne, dans une île de la mer. Là, il enfonça le bout de la chaîne dans le roc, et le consolida, avec du plomb et du soufre, mieux que n’eût fait le meilleur maître serrurier. Cela fait, il siffla. Aussitôt, accoururent deux loups, grands comme des taureaux, l’un noir comme suie, l’autre blanc comme neige. Le loup blanc veillait le jour, et dormait la nuit. Le loup noir veillait la nuit, et dormait le jour.
— Loups, gardez bien le Roi des Corbeaux.
— Maître, vous serez obéi.
Le méchant gueux partit, et le Roi des Corbeaux demeura seul, avec les deux loups, enchaîné, sur la cime d’une haute montagne, dans une île de la mer.
Pendant que cela se passait, la reine était sortie du château. Elle marchait, marchait, toujours tout droit devant elle, et pleurait toutes les larmes de ses yeux. À force de marcher, elle arriva, toujours pleurant, à la cime de la montagne haute et sans neige, où étaient le lavoir et la pauvre cabane de la vieille lavandière.
— Pauvrette, dit la vieille lavandière, te voilà malheureuse, comme je te l’avais dit. Mais les conseils ne servent de rien, et ce qui doit arriver ne manque jamais. Tu m’as fait service autrefois, et bien t’en prend aujourd’hui. Tiens. Voici une paire de souliers de fer, pour aller à la recherche de ton mari, prisonnier, à la cime d’une haute montagne, dans une île de la mer. Voici une besace, où le pain ne manquera pas, pour tant que tu manges. Voici une gourde, où le vin ne manquera pas, pour tant que tu boives. Voici un couteau, pour te défendre, pour couper l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. Quand tes souliers seront rompus, tu seras près de délivrer le Roi des Corbeaux.
— Merci, lavandière.
La reine partit.
Trois jours après, elle arriva dans le pays où il ne fait ni nuit ni lune, et où le soleil rayonne toujours. Là, elle marcha tout un an. Quand elle avait faim et soif, le pain et le vin ne manquaient pas dans la besace et dans la gourde. Quand elle avait envie de dormir, elle se couchait par terre, et sommeillait. Au bout d’un an, elle trouva l’herbe bleue de la tête à la racine, l’herbe bleue comme la fleur du lin.
Aussitôt, la reine tira son couteau d’or.
— Reine, dit l’herbe bleue, ne me coupe pas, avec ton couteau d’or. Je suis l’herbe bleue. Mais je ne suis pas l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer.
La reine ferma son couteau d’or, et repartit. Trois jours après, elle arriva dans le pays où il ne fait ni jour ni nuit, et où la lune éclaire toujours. Là, elle marcha tout un an. Quand elle avait faim et soif, le pain et le vin ne manquaient pas dans la besace et dans la gourde. Quand elle avait envie de dormir, elle se couchait par terre, et sommeillait. Au bout d’un an, elle trouva l’herbe bleue de la tête à la racine, l’herbe bleue comme la fleur du lin.
L’herbe bleue chantait :
— Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour. Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour.
Aussitôt, la reine tira son couteau d’or.
— Reine, dit l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, ne me coupe pas, avec ton couteau d’or. Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour. Mais je ne suis pas l’herbe qui brise le fer.
La reine referma son couteau d’or, et repartit.
Trois jours après, elle arriva dans le pays où il n’y a ni soleil ni lune, et où il fait nuit toujours. Là, elle marcha tout un an. Quand elle avait faim et soif, le pain et le vin ne manquaient pas dans la besace et dans la gourde. Quand elle avait envie de dormir, elle se couchait par terre, et sommeillait. Au bout d’un an, elle entendit chanter dans la nuit :
— Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer.
Aussitôt, la reine tira son couteau d’or, et marcha, dans la nuit, vers l’endroit d’où venait la chanson. Tout à coup, ses souliers de fer se rompirent. Elle avait marché sur l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer.
Avec son couteau d’or, la reine coupa l’herbe, qui chantait toujours :
— Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer.
La reine referma son couteau d’or.
Elle repartit, dans la nuit, marchant pieds nus parmi les épines. Elle marcha longtemps, longtemps. Enfin, la nuit finit, et le soleil se leva.
La reine était au bord de la mer grande, tout proche d’un petit bateau.
La reine monta dans le petit bateau, et partit sur la mer grande. Pendant sept jours et sept nuits, elle ne vit que ciel et eau. Le matin du huitième jour, elle arriva dans une île, et vit le Roi des Corbeaux, enchaîné sur la cime d’une haute montagne.
Dès qu’il aperçut la reine, le grand loup blanc s’élança, la gueule ouverte.
Aussitôt, la reine tira son couteau d’or, et brandit l’herbe qui chantait toujours :
— Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer.
À cette chanson, le grand loup blanc se coucha, et s’endormit.
Alors, la reine saigna, avec son couteau d’or, le grand loup blanc et le grand loup noir. Cela fait, elle toucha la chaîne du poids de sept quintaux, qui attachait le Roi des Corbeaux, avec l’herbe qui chantait toujours :
— Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer.
Alors, l’herbe se flétrit en un moment, et ne chanta plus. Mais le Roi des Corbeaux se leva, droit et hardi comme un César.
— Couac ! couac ! couac ! Merci, femme.
Cela fait, il cria vers les quatre vents du ciel :
— Couac ! couac ! couac !
Et, tandis qu’il criait ainsi, des volées de Corbeaux arrivaient des quatre vents du ciel. Aussitôt, ils reprenaient la forme de l’homme. Quand tous furent là, le Roi dit :
— Braves gens, mes peines et les vôtres sont finies. Regardez là-bas, là-bas. C’est un roi de mes amis qui vient nous chercher, avec sept mille navires. Dans un mois, nous serons tous au pays.
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Informations complémentaires :
- Conté par cinq personnes. Les deux premières sont Cazaux, de Lectoure (Gers), mort à plus de quatre-vingts ans, et Bernarde Dubarry, de Bajonnette, canton de Fleurance (Gers), décédée à soixante ans passés. Les trois survivantes sont, un charpentier nommé Briscadieu, natif d’Estang (Gers) ; un jardinier de Lectoure surnommé Petiton, et Pauline Lacaze, de Panassac (Gers). Cazaux était le seul à signaler l’Homme Vert comme n’ayant qu’un œil au milieu du front. Tous les autres conteurs lui en donnent deux, et s’accordent à les faire crever, puis guérir, par le Roi des Corbeaux.
- Transcription : Bladé
- Corpus : Bladé 1886
- Ref. Haderion : BLA002
3. La marâtre et la bécude
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Une fois un roi veuf avait une fillette des plus gentilles. Il se remaria avec une veuve, type sans cœur qui avait une laideron d’enfant qu’on appelait Bécude à cause d’un œil qu’elle avait sur la tête comme un ciel-ouvert. La marâtre enrageait de voir celle du roi fine comme une hirondelle et la sienne lourde et monstrueuse avec cet œil.
Quand le roi partit aux armées la marâtre fit garder les brebis à la princesse ; elle lui fit travailler la terre pour lui couvrir les mains d’excoriations autour des ongles, et lui faire des taches de rousseur à la figure comme il y en a sur le dos d’un crapaud.
Près d’une fontaine des plus solitaires avait sa demeure une bonne dame, la bonne hadète du pays ; elle s’intéressa à la petite fille ; chaque jour elle lui portait quelque chose de bon ; la Bécude s’en aperçut ; elle le dit à sa mère qui fit enfermer la princesse dans une cour sans lui donner de quoi manger. Alors la bonne hadète descendit dans cette cour et porta à la pauvre innocente un poirier où pendaient des poires, les unes mûres, les autres un peu vertes, comme sur un pommier d’oranges : « Tiens, lui dit-elle, la mienne petite, tu te nourriras avec ce fruit : tu le ménageras pour chaque jour ; en attendant reviendra le roi. » La marâtre irritée, quand on lui parla du poirier, arriva avec ses hommes pour le couper : aussitôt le poirier monta et se tint en l’air comme un épervier.
Le roi arriva avec un prince qui voulait se marier avec une des deux princesses. Il ne voulut pas la Bécude ; la marâtre l’aurait tué dans son dépit.
La princesse partit avec son mari, et le poirier se plaça de lui-même sur la voiture. Quand la princesse fut pour se délivrer le prince et le roi partirent pour l’armée, et aussitôt la marâtre arriva sous le prétexte de ne pas laisser seule et d’assister la jeune dame.
Plus que jamais la marâtre lui fit des vilainies, des méchancetés. Quand l’enfant fut né, elle fit enfermer la mère et son petit ange dans une cave du château, malsaine, où ils étaient comme enferrés, et là elle les condamna à pâtir soif et faim ; aussitôt qu’elle la bonne hadète arriva à la cave avec le poirier pour l’assister.
Mais le prince inquiet de sa compagne et de l’enfant s’en retourna sans être attendu ; il arriva de nuit comme la marâtre était couchée avec sa boulotte de Bécude dans le lit de la princesse.
La princesse du fond de sa cave entendit du bruit : peut-être la bonne hadète l’avait-elle avertie ! Elle cria, elle se lamenta tellement que le prince, à l’arrivée, surpris de ne pas la trouver, s’en va à l’endroit où se faisait le tapage, et trouve là sa pauvre, demi-morte avec le petit innocent sur son sein. Le prince irrité, condamna sur-le-champ la marâtre et sa fille la Bécude à être brûlées toutes vives, dans un four ardent, comme des démons dans l’enfer.
Le Bon Dieu souvent laisse faire les méchants : mais quand il fait tant que de les joindre alors il les mène d’équerre.
{les Hadas}
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4. Les deux sœurs
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Il y avait une fois un homme et une femme qui étaient mariés ensemble. Ils s’étaient trouvés veufs et avaient une fille chacun. Et la fille de la femme était très aimée, l’autre au contraire, ils la réprimandaient souvent. Et ils l’envoyèrent à la fontaine (la fille de l’homme), chercher de l’eau avec un tamis. Et puiser, et puiser, jamais elle ne pouvait le remplir. De sorte qu’elle s’en lassa, se coucha, et s’endormit. Là-dessus, on a envoyé l’autre, avec une cruche :
– Va voir ce qu’elle fait.
Et elle la trouve endormie, pardi. Et elle la fit se réveiller, elle la réprimanda un peu :
– Qu’as-tu fait du tamis ?
L’autre, en pleurant, lui dit :
– Je n’ai jamais pu le remplir, je me suis fatiguée, je me suis endormie, je pense que l’eau l’a emporté.
Allons, elle la réprimanda un peu et elles s’en retournèrent. Et sa tante, quand elles furent arrivées, de la réprimander. Elle dit à son homme :
– Voyez-vous comment se comporte votre fille ?
Alors, pardi, son père la réprimanda encore un peu, et lui ordonna d’aller chercher son tamis, tout de suite.
Et la jeune fille s’en va à nouveau, pardi, en pleurant. Elle s’en va, depuis la fontaine le long de l’eau, voir si elle trouvait son tamisot. Alors, elle trouva un berger le long du ruisseau :
– Berger, bergerot, as-tu vu mon tamisot ?
– Non, non, fillettote, je n’ai pas vu ton tamisot.
Elle s’en va plus loin, plus loin, trouve un groupe de lavandières.
– Fée, féote, avez-vous vu mon tamisot ?
– Non, non, fillettote, je n’ai pas vu ton tamisot.
Elle s’en va plus loin, plus loin, elle trouve encore un groupe de lavandières :
– Fée, féote, as-tu vu mon tamisot ?
– Oui, fille, fillettote, nous avons vu ton tamisot. Viens te le chercher. Mais avant de te le donner, nous voulons que tu laves un peu.
La jeune fille arrive près des lavandières :
– Bonjour !
– Bonjour, dirent les lavandières.
– Et que voulez-vous me faire laver ?
On lui prépara trois paquets, l’un de linge fin, l’autre à demi fin, l’autre de guenilles. La fillette prit les guenilles ; quand elles eurent fini de laver, ces fées l’emmenèrent chez elles. Elles lui donnent son tamis, puis elles l’appelèrent encore à un comptoir où il y avait trois tiroirs, l’un plein de louis en or, l’autre en argent, et l’autre des sous, et elles lui dirent :
– Tiens, choisis-toi, tu es venue pour aider à laver, nous te donnons à choisir.
La jeune fille remerciait, disait qu’elle n’en voulait pas, et elles lui dirent que si, qu’elle le prît.
– Eh bien, si vous le voulez tant, je vais me prendre quelques sous.
– Non, ce ne sera pas des sous que tu auras, dit la fée.
Elle lui donne les louis d’or. Après elle lui dit de s’en retourner, et lui dit :
– En chemin tu entendras un âne braire, tu baisseras bien la tête pendant qu’il braie, puis un peu plus loin, tu entendras les cloches sonner et quand les cloches sonneront, tu lèveras la tête.
Ainsi fit la fillette – il lui tomba une ondée sur la figure, alors elle fut toute ornée, très charmante. Enfin, elle arrive chez elle, avec son tamis, et belle comme l’or, on ne la reconnaissait plus, tellement elle était belle.
Ensuite elle va voir son père :
– Et voyez, papa, comme j’ai gagné du bon argent.
– Oui, dit son père, et comment donc as-tu fait ça ?, lui dit son père.
– En lavant pour les fées, dit-elle.
– Et tu as donc vu les fées, ma fille ?
– Oui, dit la jeune fille, j’ai lavé pour elles. Quand elles ont eu lavé, elles m’ont emmenée chez elles, et elles m’ont donné le tamis, et après elles m’ont donné à choisir entre des louis d’or, des écus et des sous. Et moi je voulais prendre les sous et elles m’ont donné les louis d’or. Ensuite, elles m’ont dit qu’en m’en retournant, j’entendrais braire l’âne, que je devais baisser la tête, puis elles m’ont dit que quand je serais plus loin, j’entendrais sonner les cloches, que je devrais lever la tête.
L’autre, pardi, jalouse de ça ! Elle était très belle ! Et beaucoup d’argent. Elle demanda comment elle avait fait pour se gagner tout ça. Et elle le lui dit, comme à son père. De sorte que l’autre partit avec son tamis pour aller puiser de l’eau – jamais elle ne pouvait le remplir. De sorte qu’elle en devint lasse, elle dut se reposer. Et en se reposant, elle s’endormit, et en s’endormant elle perd son tamis. Après, toute chagrine, elle n’avait pas son tamis, elle s’en retourne en pleurant.
– Qu’est-ce que tu as ?, lui dit sa mère.
– Pardi, je n’ai pas pu remplir mon tamis, je me suis endormie, je l’ai perdu.
– Et tu ne savais pas faire comme l’autre pour aller le chercher ?
– Oh, je n’avais pas le temps, il faisait nuit.
– Eh bien, tu iras le chercher demain. Je pense que tu n’auras pas autant de chance que l’autre !
Le lendemain elle part, s’en va chercher son tamis, le long de l’eau, trouve un berger :
– Berger, bergeras, as-tu vu mon tamisas ?
– Non, non, fillettasse, je n’ai pas vu ton tamisas, dit l’autre.
Elle s’en va plus loin, plus loin, trouve un groupe de fées qui lavaient :
– Fée, féasse, avez-vous vu mon tamisas ?
– Non, fille, fillettasse, nous n’avons pas vu ton tamisas.
Elle s’en va en avant, en avant, elle trouve un autre groupe de lavandières.
– Fée, féasse, avez-vous vu mon tamisas ?
– Oui, fille, fillettasse, nous avons vu ton tamisas.
Puis elle dirent :
– Viens laver, nous te donnerons ton tamisas.
Et elles firent comme à l’autre, lui firent trois paquets, l’un…, l’autre…, l’autre les guenilles. Elle prend le linge fin ; alors, elles lui dirent de prendre les guenilles ou elle n’aurait pas le tamisas. Ensuite, elles s’en retournent quand elles eurent lavé, pardi, et se l’emmenèrent. Elles lui donnent aussi à choisir dans ces trois tiroirs, de l’or, de l’argent et des sous : elle se prit l’or, mais elles ne voulurent pas le lui donner :
– Non, tu auras les sous, et pas beaucoup, seulement.
Elles lui donnèrent quelques sous et le tamis et la renvoyèrent.
– En t’en retournant, tu entendras l’âne braire, tu lèveras la tête, quand tu seras plus loin, tu entendras les cloches, tu la baisseras.
Et la fille, quand l’âne se mit à braire, leva la tête, et il lui tomba une espèce de paquet, comme la grappe de l’âne (phallus) sur la figure. Quand ce furent les cloches, elle baissa la tête, et puis elle arriva chez elle. La figure avec la queue (verge) de l’âne et le paquet (testicule), rien de plus laid.
– Qu’as-tu fait ?, dit sa mère. Ah ! mon Dieu ! Que tu es laide, tu es allée faire un bon tour, tu pouvais laisser ton tamis !
Et sa mère, en colère !
– Et je ne sais pas comment tu as fait, il n’y a du bonheur que pour qui il ne faut pas. C’est comme ça.
– Tiens, dit l’homme, ça m’étonne que la mienne ait su faire mieux que la tienne !
Enfin, là-dessus, il y eut un garçon très riche qui sut qu’il y avait une jeune fille très belle dans cette maison, il y va pour lui faire sa demande. On lui fit voir la laide, mais pas du tout la belle.
– C’est cette fille dont on dit qu’elle est si belle ?
– Oui.
Le jeune homme s’en retourna, il ne la voulut pas.
Il y en eut un autre qui le sut aussi, il y va, on lui cacha la belle sous une cuve à lessive, et on lui fit voir l’autre. Le jeune homme dit (très riche aussi) :
– Vous avez une autre jeune fille, vous l’avez cachée quelque part, ce n’est pas celle-là que je veux, c’est l’autre.
– Oh ! bah, nous n’avons que celle-là, dit la femme.
– Enfin, dit le jeune homme, je sais qu’il y en a deux, si vous ne voulez pas faire voir l’autre, je m’en retourne.
Et il s’en retournait. En sortant, il entendit un petit chien : « clep, clep, clep, belle fille sous le baquet. » Et pardi, le jeune homme s’approche du chien.
– Que dit ce chien ?
– Clep, clep, clep, belle fille sous le baquet.
Enfin, pardi, il fallut regarder sous ce baquet, on y trouva l’autre jeune fille, toute ornée ! Jolie ! Et il demanda alors à son père s’il voulait la lui donner en mariage. Le père répondit que cela ne lui faisait rien, que si elle voulait le faire il était content. De sorte qu’ils firent les accordailles et qu’ils furent d’accord et qu’ils s’en retournèrent. Et l’autre, ils la plantèrent là.
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Informations complémentaires :
- Collecté le 24 juin 1879, conté par Jean Destruhaut au parc de la lande de Pissos
- Transcription : Latry
- Corpus : Boisgontier 1994, Latry 2024
- Ref. Haderion : ARN015
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