Contes & légendes

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Arnaudin

Cette page recense les contes collectés par Félix Arnaudin.


15. Les deux sœurs

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Il y avait une fois un homme et une femme qui étaient mariés ensemble. Ils s’étaient trouvés veufs et avaient une fille chacun. Et la fille de la femme était très aimée, l’autre au contraire, ils la réprimandaient souvent. Et ils l’envoyèrent à la fontaine (la fille de l’homme), chercher de l’eau avec un tamis. Et puiser, et puiser, jamais elle ne pouvait le remplir. De sorte qu’elle s’en lassa, se coucha, et s’endormit. Là-dessus, on a envoyé l’autre, avec une cruche :
– Va voir ce qu’elle fait.
Et elle la trouve endormie, pardi. Et elle la fit se réveiller, elle la réprimanda un peu :
– Qu’as-tu fait du tamis ?
L’autre, en pleurant, lui dit :
– Je n’ai jamais pu le remplir, je me suis fatiguée, je me suis endormie, je pense que l’eau l’a emporté.
Allons, elle la réprimanda un peu et elles s’en retournèrent. Et sa tante, quand elles furent arrivées, de la réprimander. Elle dit à son homme :
– Voyez-vous comment se comporte votre fille ?
Alors, pardi, son père la réprimanda encore un peu, et lui ordonna d’aller chercher son tamis, tout de suite. 
Et la jeune fille s’en va à nouveau, pardi, en pleurant. Elle s’en va, depuis la fontaine le long de l’eau, voir si elle trouvait son tamisot. Alors, elle trouva un berger le long du ruisseau : 
– Berger, bergerot, as-tu vu mon tamisot ?
– Non, non, fillettote, je n’ai pas vu ton tamisot.
Elle s’en va plus loin, plus loin, trouve un groupe de lavandières. 
– Fée, féote, avez-vous vu mon tamisot ?
– Non, non, fillettote, je n’ai pas vu ton tamisot.
Elle s’en va plus loin, plus loin, elle trouve encore un groupe de lavandières : 
– Fée, féote, as-tu vu mon tamisot ?
– Oui, fille, fillettote, nous avons vu ton tamisot. Viens te le chercher. Mais avant de te le donner, nous voulons que tu laves un peu.
La jeune fille arrive près des lavandières : 
– Bonjour !
– Bonjour, dirent les lavandières. 
– Et que voulez-vous me faire laver ?
On lui prépara trois paquets, l’un de linge fin, l’autre à demi fin, l’autre de guenilles. La fillette prit les guenilles ; quand elles eurent fini de laver, ces fées l’emmenèrent chez elles. Elles lui donnent son tamis, puis elles l’appelèrent encore à un comptoir où il y avait trois tiroirs, l’un plein de louis en or, l’autre en argent, et l’autre des sous, et elles lui dirent : 
– Tiens, choisis-toi, tu es venue pour aider à laver, nous te donnons à choisir.
La jeune fille remerciait, disait qu’elle n’en voulait pas, et elles lui dirent que si, qu’elle le prît. 
– Eh bien, si vous le voulez tant, je vais me prendre quelques sous.
– Non, ce ne sera pas des sous que tu auras, dit la fée. 
Elle lui donne les louis d’or. Après elle lui dit de s’en retourner, et lui dit : 
– En chemin tu entendras un âne braire, tu baisseras bien la tête pendant qu’il braie, puis un peu plus loin, tu entendras les cloches sonner et quand les cloches sonneront, tu lèveras la tête.
Ainsi fit la fillette – il lui tomba une ondée sur la figure, alors elle fut toute ornée, très charmante. Enfin, elle arrive chez elle, avec son tamis, et belle comme l’or, on ne la reconnaissait plus, tellement elle était belle. 
Ensuite elle va voir son père : 
– Et voyez, papa, comme j’ai gagné du bon argent.
– Oui, dit son père, et comment donc as-tu fait ça ?, lui dit son père. 
– En lavant pour les fées, dit-elle. 
– Et tu as donc vu les fées, ma fille ?
– Oui, dit la jeune fille, j’ai lavé pour elles. Quand elles ont eu lavé, elles m’ont emmenée chez elles, et elles m’ont donné le tamis, et après elles m’ont donné à choisir entre des louis d’or, des écus et des sous. Et moi je voulais prendre les sous et elles m’ont donné les louis d’or. Ensuite, elles m’ont dit qu’en m’en retournant, j’entendrais braire l’âne, que je devais baisser la tête, puis elles m’ont dit que quand je serais plus loin, j’entendrais sonner les cloches, que je devrais lever la tête.
L’autre, pardi, jalouse de ça ! Elle était très belle ! Et beaucoup d’argent. Elle demanda comment elle avait fait pour se gagner tout ça. Et elle le lui dit, comme à son père. De sorte que l’autre partit avec son tamis pour aller puiser de l’eau – jamais elle ne pouvait le remplir. De sorte qu’elle en devint lasse, elle dut se reposer. Et en se reposant, elle s’endormit, et en s’endormant elle perd son tamis. Après, toute chagrine, elle n’avait pas son tamis, elle s’en retourne en pleurant. 
– Qu’est-ce que tu as ?, lui dit sa mère. 
– Pardi, je n’ai pas pu remplir mon tamis, je me suis endormie, je l’ai perdu.
– Et tu ne savais pas faire comme l’autre pour aller le chercher ?
– Oh, je n’avais pas le temps, il faisait nuit.
– Eh bien, tu iras le chercher demain. Je pense que tu n’auras pas autant de chance que l’autre !
Le lendemain elle part, s’en va chercher son tamis, le long de l’eau, trouve un berger :
– Berger, bergeras, as-tu vu mon tamisas ?
– Non, non, fillettasse, je n’ai pas vu ton tamisas, dit l’autre. 
Elle s’en va plus loin, plus loin, trouve un groupe de fées qui lavaient : 
– Fée, féasse, avez-vous vu mon tamisas ?
– Non, fille, fillettasse, nous n’avons pas vu ton tamisas.
Elle s’en va en avant, en avant, elle trouve un autre groupe de lavandières. 
– Fée, féasse, avez-vous vu mon tamisas ?
– Oui, fille, fillettasse, nous avons vu ton tamisas.
Puis elle dirent : 
– Viens laver, nous te donnerons ton tamisas.
Et elles firent comme à l’autre, lui firent trois paquets, l’un…, l’autre…, l’autre les guenilles. Elle prend le linge fin ; alors, elles lui dirent de prendre les guenilles ou elle n’aurait pas le tamisas. Ensuite, elles s’en retournent quand elles eurent lavé, pardi, et se l’emmenèrent. Elles lui donnent aussi à choisir dans ces trois tiroirs, de l’or, de l’argent et des sous : elle se prit l’or, mais elles ne voulurent pas le lui donner : 
– Non, tu auras les sous, et pas beaucoup, seulement.
Elles lui donnèrent quelques sous et le tamis et la renvoyèrent. 
– En t’en retournant, tu entendras l’âne braire, tu lèveras la tête, quand tu seras plus loin, tu entendras les cloches, tu la baisseras.
Et la fille, quand l’âne se mit à braire, leva la tête, et il lui tomba une espèce de paquet, comme la grappe de l’âne (phallus) sur la figure. Quand ce furent les cloches, elle baissa la tête, et puis elle arriva chez elle. La figure avec la queue (verge) de l’âne et le paquet (testicule), rien de plus laid. 
– Qu’as-tu fait ?, dit sa mère. Ah ! mon Dieu ! Que tu es laide, tu es allée faire un bon tour, tu pouvais laisser ton tamis !
Et sa mère, en colère ! 
– Et je ne sais pas comment tu as fait, il n’y a du bonheur que pour qui il ne faut pas. C’est comme ça.
– Tiens, dit l’homme, ça m’étonne que la mienne ait su faire mieux que la tienne !
Enfin, là-dessus, il y eut un garçon très riche qui sut qu’il y avait une jeune fille très belle dans cette maison, il y va pour lui faire sa demande. On lui fit voir la laide, mais pas du tout la belle. 
– C’est cette fille dont on dit qu’elle est si belle ?
– Oui.
Le jeune homme s’en retourna, il ne la voulut pas. 
Il y en eut un autre qui le sut aussi, il y va, on lui cacha la belle sous une cuve à lessive, et on lui fit voir l’autre. Le jeune homme dit (très riche aussi) : 
– Vous avez une autre jeune fille, vous l’avez cachée quelque part, ce n’est pas celle-là que je veux, c’est l’autre.
– Oh ! bah, nous n’avons que celle-là, dit la femme. 
– Enfin, dit le jeune homme, je sais qu’il y en a deux, si vous ne voulez pas faire voir l’autre, je m’en retourne.
Et il s’en retournait. En sortant, il entendit un petit chien : « clep, clep, clep, belle fille sous le baquet. » Et pardi, le jeune homme s’approche du chien. 
– Que dit ce chien ?
– Clep, clep, clep, belle fille sous le baquet.
Enfin, pardi, il fallut regarder sous ce baquet, on y trouva l’autre jeune fille, toute ornée ! Jolie ! Et il demanda alors à son père s’il voulait la lui donner en mariage. Le père répondit que cela ne lui faisait rien, que si elle voulait le faire il était content. De sorte qu’ils firent les accordailles et qu’ils furent d’accord et qu’ils s’en retournèrent. Et l’autre, ils la plantèrent là.


46. La hade et le bouvier

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Une fois, un bouvier allait chercher ses bœufs au pré, de grand matin. Comme il traversait un fossé d’écoulement, il aperçut une femme qui mettait des écus au soleil pour les faire sécher. C’était une hade qui venait de les laver à l’eau claire. Quand elle aperçut l’homme, la hade lui dit :
— Approchez-vous donc, et prenez une poignée d’écus, autant que vous en pourrez porter.
— Oh ! Attendez-moi un peu, lui répondit le bouvier.
Et, au lieu de se servir, il va chercher ses bœufs au pré, les ramène à la maison, les attelle et revient au fossé d’écoulement avec la charrette pour emporter une charge d’écus.
Mais quand il fut de retour au fossé, le bouvier ne retrouva ni lavandière ni écus. En voulant trop gagner, le pauvre imbécile avait tout perdu.


47. La hade et le berger

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Il y avait une fois un berger qui, un matin, s’en allait mener les brebis à pâturer. Il passait sur la lande peu après le lever du jour quand, tout à coup, il aperçut deux petites femmes au bord d’un ruisseau. Et ces femmes-là s’échappèrent dès qu’elles le virent.
De retour chez lui, il raconta l’affaire aux gens de la maison. On lui apprit que ces femmes étaient des hades, et on lui conseilla de les attraper.
Le garçon y revint le matin suivant. Quand les hades l’aperçurent, elles voulurent fuir, mais le jeune berger se mit à les poursuivre.
— Oh ! tu ne t’es pas lavé, ce matin… Ne nous touche pas, au moins, s’écrièrent-elles au moment où il allait les saisir.
— Pas lavé !.. Aussitôt il se jette à terre et il se roule dans la rosée du pré. Puis, il reprend sa poursuite et les rattrape.
— Laisse-nous aller, lui dirent alors les hades. Laisse-nous aller et nous te rendrons riche.
— Et comment ?
— Chaque matin tu trouveras une pièce de cinq sous sous l’arêtier du toit de la bergerie. Mais surtout, ne le dis à personne ; autrement, tu perdrais tout.
Et chaque matin, en arrivant au parc, le jeune homme trouvait la pièce de cinq sous à l’endroit que les hades lui avaient indiqué. Au bout de l’année, il possédait déjà une belle somme d’écus, et il en était très fier.
Ce berger avait une fiancée. Un jour, il ne put plus s’empêcher de parler à la jeune fille de l’argent des hades. Mais, à partir du moment où il eut révélé son secret, il ne trouva plus jamais d’argent sous la charpente du parc, et quand il voulut recompter ses écus, il trouva au fond du sac une poignée de feuilles sèches.


48. La hade et la servante

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Il y avait une fois, un peu à l’écart d’un quartier, une petite fontaine d’eau claire. Une hade venait tous les matins y faire sa toilette et, une fois bien coiffée et parée, elle se mirait dans l’eau. Comme elle venait le matin de très bonne heure, personne ne l’avait jamais vue.
A la même époque il y avait, dans la maison la plus à proximité, une servante qui venait tous les matins chercher de l’eau à cette fontaine ; mais, comme elle y allait un peu plus tard que la hade, elle ne l’avait jamais rencontrée. Un matin elle dut venir puiser l’eau plus tôt qu’à l’accoutumée ; et quand elle arriva à la fontaine avec ses cruches, elle trouva la hade, les cheveux tout déliés, assise au bord de l’eau. La jeune fille, toute interdite, salua cette belle dame :
— Bonjour, madame.
— Bonjour, petite. Tu as l’air toute surprise de me trouver ici. Je vais te dire qui je suis : je suis la hade de la fontaine. Mais c’est un secret qu’il ne faut confier à personne. Si tu es capable de le garder pour toi, tu auras pour récompense un louis d’or que tu trouveras chaque matin dans la fontaine. Mais, si tu le répètes, tu n’auras plus rien.
Les jours, les semaines, les mois passaient : le louis d’or se trouvait toujours chaque matin dans la fontaine. La servante cachait ses louis dans une armoire qui était bientôt pleine d’or jusqu’en haut.
Mais la langue commençait à lui démanger, depuis si longtemps qu’elle gardait ce secret. Aussi, un jour, elle dit à la servante d’une maison voisine :
— Je suis bien riche, tu sais ! J’ai une armoire pleine de pièces d’or. Je pourrai m’acheter un beau trousseau quand je me marierai !
L’autre fille lui demanda de lui montrer ce trésor et de lui expliquer comment elle se l’était procuré. La servante, toute fière, lui raconta tout et elles s’en allèrent toutes deux à l’armoire, pour voir ce fameux trésor. Malheur ! Quand elles ouvrirent le tiroir, tous les louis d’or s’étaient changés en feuilles de vergne !


49. La hade et le vacher

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Il y avait une fois un vacher qui perdait chaque jour une vache. Chaque jour elle s’écartait dans les bois, et, quand elle revenait le soir elle avait les mamelles vides.
Un jour il la suivit pour savoir où elle allait. Il la trouva au milieu d’un hallier, qui léchait une grosse pierre. Et, soudain, cette pierre se mit à tourner sur elle-même, et la vache entra dans un trou qui venait de s’ouvrir dans la terre. 
Voyant ceci, l’homme s’accrocha à la queue de la vache, et entra aussi dans le trou, qui se referma aussitôt derrière eux. Au bout d’un moment, ils arrivèrent devant un beau château. Le vacher resta un peu en arrière pour voir ce qui allait se passer. Bientôt, une hade arriva, avec une jolie cruche d’argent, et elle se mit à traire la vache. Quand elle eut terminé, la hade se retourna :
— Ah ! mon Dieu ! Vous êtes ici ! dit-elle en apercevant le vacher. Si le hat vous voit, vous êtes mort ! Attendez ! 
La bonne hade alla chercher une cape toute cousue d’or et d’argent, belle comme une cape de messe, et elle la lui mit sur les épaules.
— Ainsi, vous pourrez repartir sans dommage. 
Au moment où le vacher s’en retournait avec sa bête, le hat arrivait. Les Hats sont les maris des Hades ; ils n’ont qu’un œil au milieu du front, rien n’est plus laid. Celui-ci, quand il vit l’homme, se mit à souffler comme un taureau : il lui cracha des flammes dessus, brûlant la moitié de la cape. 
Mais le vacher en fut sauf. Ce qui était dommage, c’était la cape de messe : on n’en avait jamais vu d’aussi belle sur terre, mais l’on ne put jamais trouver son pareil pour la réparer.


50. La hade et son fils

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Il était une fois à Seignosse, dans le Marensin, un métayer qui passait la herse dans son champ, tout près de l’Etang Noir. Soudain, les bœufs prennent la course et vont se jeter dans l’étang. Ils ressortirent de l’autre côté de l’eau en portant un petit enfant sur la herse. Comme personne ne savait d’où venait cet enfant, les métayers le recueillirent et en prirent soin bien comme il faut. Ils lui avaient demandé d’où il venait, mais lui ne répondait jamais rien, et ils pensèrent qu’il était muet.
Il y avait déjà un certain temps qu’ils l’avaient chez eux sans avoir jamais pu en tirer une parole quand, un soir la métayère mit pour le souper une rangée d’oeufs à cuire dans les cendres du foyer. Et, alors, l’enfant se met à dire :

J’ai vu Dax en ajonchaie
Et Bayonne à l’état d’aunaie,
Jamais je n’ai vu tant de petits pots blancs au feu en même temps !


Les gens, contents de l’avoir fait parler lui firent dire d’où il venait : c’était le fils de la hade de l’Etang. Alors ils prévinrent la mère. La hade, — pensez si elle était heureuse de retrouver son fils —, voulut récompenser ces braves gens. Elle leur dit :
— Vous allez ouvrir les portes de l’étable, et je vais vous la remplir de vaches, autant qu’il pourra en tenir dedans. Le taureau passera le dernier. Il beuglera horriblement, mais quoi qu’il fasse d’horrible, il ne faudra pas vous retourner. Quand il sera passé, vous fermerez les portes.
Le métayer promit de ne pas se retourner et, ainsi qu’il avait été convenu avec la hade, il se plaça derrière la porte de l’étable. Et les vaches commencèrent à entrer ; et il en entrait, et il en entrait toujours, et beaucoup de beau bétail. L’étable était bientôt pleine.
Tout à coup, arrive le taureau ; il se met à beugler mais si horriblement que le métayer pris de peur en entendant de pareils grondements, tourne la tête pour regarder ce qui se passait. Il n’eut pas plutôt tourné la tête que le taureau rebrousse chemin, et toutes les vaches après lui. Le pauvre métayer mort de chagrin de voir s’en aller d’aussi belles bêtes, put pourtant fermer les portes de sorte qu’il en resta quelques-unes à l’intérieur. Il est bien dommage qu’on n’ait pas pu les garder toutes, car c’était de très belles bêtes. Mais la race s’en est perpétuée dans le pays landais.

{les Hadas}
{le Petit peuple}
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51. Le hadot

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Il était une fois, à La Barde, deux jeunes mariés qui étaient métayers. La femme mit au monde un enfant, vraiment joli, le plus frais et le plus tendre qu’on eût jamais vu. Quand elle allait travailler au-dehors, elle s’emportait le bébé au champ, le laissait, couché dans son berceau, au bout du sillon, à l’ombre de la haie. Lorsqu’il pleurait, elle lui donnait le sein, puis elle s’en retournait sarcler ou déchaumer.
Mais, une fois, en allant faire téter son petit, la métayère trouva dans le berceau un enfant horrible, ridé et poilu comme un petit vieux. La pauvre femme pleura, pleura, mais son enfant était perdu : les hades le lui avaient volé et lui en avaient mis un de leur race à sa place.
Enfin, comme c’étaient de braves gens, ils ne voulurent pas laisser cet enfant et, aussi laid qu’il fût, ils le gardèrent et la mère le nourrit comme le sien.
Cet enfant ne parlait pas, et tous le croyaient muet. Jamais il n’avait prononcé un mot quand, un soir on s’avisa de l’entourer d’œufs. Et soudain, le hadot se prit à dire :

J’ai vu le bois d’Artigues
Sept fois bois et sept fois champ,
Et jamais je n’ai vu tant de petits pots blancs !


Il n’avait pas plutôt achevé de parler qu’une hade entrait en disant :
— Garçon, ne dis pas au moins à quoi sert la feuille de vergne parce que :

Si le bouvier savait à quoi sert la feuille de vergne et la marjolaine,
Il porterait l’aiguillon doré.


Et la hade portait dans ses bras l’enfant qu’elle avait enlevé à ces pauvres gens. Elle le rendit à sa mère et reprit son hadot.
Mais elle voulut cependant payer ces métayers pour leur peine. Elle remplit leur étable de vaches laitières.

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52. La hade et le résinier

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Il y avait une fois un résinier qui était allé boire à une fontaine. Il y rencontra une hade qui faisait sécher de l’argent sur l’herbe.
— Et comment vous trouvez-vous ici ? dit le résinier.
— Oh ! Je m’y trouve par hasard, répondit la hade. Mais ne répétez jamais, au moins, que vous m’avez vue. Tenez, voici une bague et si vous ne me dénoncez pas, chaque fois que vous viendrez à cette fontaine, vous trouverez une pièce de vingt sous. Mais, si vous voulez me revoir il vous faudra me chercher au château des Treize Vents. Si vous ne pouvez pas venir me voir au château des Treize Vents, à l’heure où vous mourrez, la bague viendra tomber dans mon verre lorsque je bois au repas. 
Alors, ce résinier se mit en tête d’aller voir cette hade au château des Treize Vents. Et il part ; en chemin, il rencontre un homme :
— Et où vas-tu ? lui dit l’homme.
— Je me suis mis en route pour faire un voyage, dit le résinier, mais je ne sais si j’y arriverai. Je veux aller au château des Treize Vents.
— Oh ! mon ami, fait l’autre, je ne sais pas si tu l’atteindras jamais ! Tu vas rencontrer le becut en chemin et je crains qu’il te mange.
— Pas si vous me donniez votre chapeau pour me couvrir, non, il ne me mangerait pas.
— Eh bien, je vais te le donner dit l’autre, et je vais t’indiquer comment tu dois faire pour en réchapper. Tu vas aller dormir cette nuit chez le becut. Quand tu y arriveras, sa mère sera seule à la maison ; tu lui demanderas de te loger et d’abord elle refusera de peur que le becut ne te mange. Tu lui diras qu’elle te cache bien, afin que le becut ne te sente pas. Mais surtout, n’enlève pas ton chapeau. Tant que tu l’auras sur la tête, le becut n’aura pas le pouvoir de te voir.
Et le résinier reprit son chemin. Un peu plus loin, il rencontra un autre homme :
— Et où vas-tu résinier ? dit l’homme.
— Je m’en vais au château des Treize Vents.
— Oh ! Je ne sais pas si tu l’atteindras jamais. Si le becut te trouve en chemin, il te mangera.
— Pas si vous me donniez votre bâton pour me défendre des bêtes féroces, alors il ne me mangerait pas.
— Eh bien, je vais te le donner lui dit l’autre. Avec ce bâton, tu écarteras les méchantes bêtes à cent lieues à la ronde, et le becut n’aura aucun pouvoir sur toi.
Le résinier reprit son chemin. Un peu plus loin, il rencontra un autre homme à cheval :
— Et où vas-tu, résinier ? dit l’homme.
— Je m’en vais au château des Treize Vents.
— Oh ! pauvre homme ! Tu ne l’atteindras jamais. Le château des Treize Vents est à quatre cents lieues au-delà de la montagne.
— Si vous me donniez votre cheval, peut-être y arriverais-je.
— Eh bien, je vais te le donner, dit l’autre. Ce cheval va aussi vite que le vent.
Et le résinier poursuit son chemin. Il arrive bientôt à la maison du becut. Il n’y avait personne, que sa mère, et le résinier lui demanda de le loger :
— Oh ! pauvre homme ! dit-elle. Moi, je vous logerais bien, mais mon fils est le becut, et il vous mangerait. Et où voulez-vous donc aller ?
— Je m’en vais au château des Treize Vents.
— Ah ! Mon fils y va demain. La maîtresse de ce château est ma fille. Allons, je m’en vais vous loger mais, si vous ne vous cachez pas bien, je ne sais pas ce qui arrivera. Montez sur cette poutre, et ne vous montrez pas.
— Oh ! Je saurai bien me débrouiller. Ne vous mettez pas en peine pour moi… 
Et il monta sur la poutre. Le soir, le becut arriva. Aussitôt entré, il demanda à souper à sa mère. Mais, tout à coup, il s’écria :
— Il y a ici de la chair baptisée. Il y en a ou il y en a eu.
— Veux-tu… ! Il n’y en a pas et il n’y en a pas eu, lui dit la vieille.
— Moi, je vous dis qu’il y en a !
— Et moi je sais qu’il n’y en a pas !
— Si, il y en a ! dit alors le résinier du haut de la poutre.
Le becut regarda de tous côtés : il ne voyait rien. Il ne pouvait pas voir le résinier car celui-ci avait le chapeau sur la tête.
— Qui es-tu, hein ? Et où es-tu ? Fais-toi voir !
— Je ne le veux pas !
— Veux-tu que je te mange ?
— Oh ! Je n’ai pas peur de toi, non ! réplique le résinier. J’ai un bâton qui me permet d’écarter les bêtes féroces à cent lieues à la ronde.
— Tu m’écarterais donc moi aussi. Et que viens-tu faire par ici ?
— Je m’en vais au château des Treize Vents.
— Et moi j’y vais demain. Nous ferions route ensemble, si tu voulais… Mais tu ne pourrais pas me suivre.
— Et comment marches-tu donc ? dit le résinier.
— A chaque pas neuf lieues.
— Et moi aussi rapide que le vent.
— Alors, tu me bats, dit le becut.
Et ils passèrent la nuit ainsi. Le lendemain, le becut dit au résinier :
— Eh bien, nous y sommes ? Nous allons partir si tu veux.
— Oui, dit l’autre, je te suis.
Le becut aurait tout de même bien voulu voir un peu le résinier :
— Fais-toi au moins voir une fois, que je sache qui tu es.
— Oh ! Ce n’est point cela qui presse. Faisons d’abord notre chemin.
Et ils se mettent en route. Quand ils furent arrivés :
— Eh bien, dit le becut, nous y voilà. Veux-tu entrer ?
— Oh ! non. Entre, toi. Moi, je n’entre pas. Et le becut entra dans le château.
Quand il fut dedans, il se mit à bavarder avec sa soeur :
— J’ai fait route avec un homme qui était de chair baptisée, dit-il. Mais il a un tel pouvoir sur lui que je n’ai pas pu le voir. Il marche plus vite que moi. Et il avait affaire ici.
— Oh ! mon Dieu ! C’est peut-être mon époux, dit la hade.
Et ils s’en vont dîner tous deux dans la salle. Mais le résinier était entré lui aussi dans la maison, sans être vu. Et il était monté au grenier au-dessus de la salle où ils mangeaient. Juste au-dessus de la table, il y avait un trou dans une lame du plancher. Quand il vit que la hade prenait son verre pour boire, que fit-il ? Il laissa tomber la bague dedans. Oh ! Quand la hade aperçut cette bague au fond de son verre, elle se mit à pleurer.
— Oh ! Quel malheur pour moi ! Mon mari est mort ! Je ne devais voir cette bague dans mon verre que le jour où il mourra !
— Tais-toi, sotte ! lui dit le becut. Est-ce que tu dois pleurer de la chair baptisée ? Ça vaut bien la peine ! Si tu pleures pour si peu de chose, je m’en vais !
Et le becut s’en alla. Le résinier ne demandait pas mieux. Quand il le vit assez éloigné, il descendit du grenier, ôta son chapeau et se montra à la hade. On peut imaginer quel bonheur ce fut pour la hade de retrouver son époux ici. A partir de ce jour le résinier vécut là, heureux comme un roi auprès de sa femme. Mais, un beau jour il lui prit envie d’aller faire un tour au pays où il était né. La hade ne le voulait pas.
— Enfin ! dit-elle. Que veux-tu aller faire là où tu es né ? N’es-tu donc pas bien ici ? Tu ne seras pas à même de jamais retrouver ta maison, et tu ne reconnaîtras rien. A l’endroit où tu es né, il y a un chêne sur l’emplacement de la maison, et un grand jardin entouré d’une haie.
— Oh ! Tu ne me le feras pas croire ! dit-il. Il y a si peu de temps que je suis ici, tout n’a pas pu changer ainsi.
— Et sais-tu combien il y a de temps que tu es ici ?
— Oh ! Il peut y avoir deux ans.
— Non. Il y a cent ans, tiens !
— Ce n’est pas possible… Tu dis cela pour m’empêcher de partir… Je veux aller y faire un tour et ensuite je reviendrai…
— Tu t’en vas, lui dit la hade, mais tu ne reviendras plus ici…
Malgré tout il partit. Mais, quand il arriva sur place, le malheureux résinier ne reconnaissait plus rien : il trouvait des fourrés où il n’en avait pas laissé. Il trouva aussi le chêne, sur l’emplacement de sa maison. Et alors, il se rendit bien compte que la hade ne lui avait pas menti. Puis, il voulut aller voir le jardin ; mais, en passant à travers la haie, une brindille accrocha son chapeau et le fit tomber. Le becut était là, dissimulé dans ce jardin. Il vit l’homme et  le mangea. C’est ainsi que le résinier acheva son existence.


53. La hade et la fileuse

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Il y avait une fois une hade qui s’était liée d’amitié avec une femme.
Le soir, quand l’homme était au lit, elle venait passer la veillée avec elle. Elle lui disait, lorsqu’elle avait faim « Un peu de chaille et de gaisse » – les hades sont comme les enfants, elles ne peuvent pas prononcer certaines lettres. Et la femme lui en donnait ; elle la faisait manger au coin du feu, pendant qu’elle filait. Et ces gens-là devenaient riches, riches ! Tout leur réussissait, car les hades ont un bien grand pouvoir.
Mais l’homme s’était avisé de ces visites, et cela ne lui plaisait pas. Un soir il dit :
— Toi, va-t-en au lit. C’est moi qui vais filer à ta place.
La femme n’était pas trop contente, mais, pardi, les femmes n’osent pas toujours tenir tête aux hommes, et elle alla se coucher. L’homme avait revêtu une robe de sa femme, s’était coiffé comme elle, puis il s’était mis la quenouille au côté et il filait.
Bientôt, la hade arrive pour la veillée. Elle commence à parler à celle qu’elle croyait être son amie :
— Tu as bien de la babe (barbe), Babot (Margot) !
L’homme ne répondait pas, mais il était fort maladroit à filer : son fil était vilain, plein de nœuds et d’inégalités.
— Eh ! Babot ! dit la hade :

Hier soir tu filais fin, fin, fin,
Comme un brin de lin,
Et ce soir tu files gros, gros, gros,
Comme un morceau de bois !


L’homme ne répondait jamais rien. A la toute fin, la hade demanda :
— Tu ne me donnes rien, Babot ? Un peu de chaille et de gaisse, tiens !
— Ah ! Oui ! cruchade et graisse ! Attends, je vais t’en donner !
L’homme se lève, prend un morceau de cruchade, trempé dans la graisse bouillante, et le lui jette à la bouche. La hade, toute brûlée, s’échappa en criant.
L’homme et la femme redevinrent pauvres, pauvres, plus pauvres qu’ils n’avaient jamais été. Mais jamais ils ne revirent la hade.


54. Les hades du Tuc de Boumbét

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Il y avait une fois un berger de Taoulade qui logeait ses moutons dans une borde, à Boumbét. La borde de Boumbét n’existe plus aujourd’hui ; elle était située au nord des dunes, près d’une sorte de prairie. 
Ce berger était un garçon un peu fier et qui savait même un peu lire. « Tu ne veux pas fréquenter ni parler avec ceux qui te valent, lui disaient les autres bergers, mais tu auras pourtant autant de tiques ! » Mais lui laissait dire et poursuivait sur sa voie. 
Vous savez que l’on racontait, autrefois, qu’on entendait du bruit sous la dune de Bombet. Et le berger tout en surveillant son troupeau, en avait plus d’une fois fait l’expérience : parfois on entendait gri-gri-gri, comme si l’on avait remué de la vaisselle ; d’autres fois il entendait comme de grands éclats de rire, ou comme le bruit de pas de gens qui se seraient promenés sur l’alios : plim-plam, plim-plam… Et il pensait souvent, avec un peu de crainte pourtant : « Je voudrais bien voir le nid de ces bourdons là… » On était bientôt au milieu de l’été ; on lâchait les moutons pendant la nuit. 
Un soir le berger arriva à la borde, et une fois le troupeau lâché, il alla s’asseoir au sommet de la dune. Là, il tire un livre de son sac et il se met à lire. Et il lisait, et il lisait toujours… Et, par moments, il jetait un coup d’œil aux astres.
Au bout d’un moment, vers minuit, la dune se fend en deux parties devant lui. Et il entendit une voix de femme qui disait : « Petite, va voir ce qui se passe sur la dune ». Une petite fille monta.
— Mère, dit-elle, je vois un berger assis sur une touffe de bruyère. 
— Dis-lui de descendre ici, reprit la voix, et qu’il n’ait pas peur que son troupeau s’en trouve mal. 
La fillette remonta : 
— Pâtre, dit-elle, il faut que vous veniez chez nous. Et n’ayez pas d’inquiétude pour vos bêtes. 
— On ne meurt qu’une fois, songea-t-il, et je veux voir cela ! 
Et il descend. Aussitôt qu’il est entré, la dune se referme. Trr !! tout ceci l’intriguait fort, et il regardait souvent vers le haut. 
— Suivez-moi, dit la fillette, personne ne vous fera de mal. 
Le berger arrive dans la salle d’une maison si belle, si belle ! Il ne pouvait s’en détacher ; ici des miroirs, là de la vaisselle, et des vases, de beaux meubles d’un côté, et autant de l’autre : il en était ébloui, tout était net, tout brillait comme l’eau claire au soleil. 
Dans un miroir, le garçon vit une lande profonde, profonde, ou des bergers vaquaient, équipés de leurs échasses, derrière les troupeaux ; il voyait tout ceci comme s’il avait été sur terre. 
Puis il aperçut un groupe de femmes qui riaient en face de lui, mais si belles et gracieuses que c’était un plaisir de les voir faire. Il y en avait une, toute jeune, qui portait sur ses cheveux une couronne tressée de bruyère et d’ajoncs fleuris. 
— Pâtre, dit-elle, assieds-toi. Tu as ici ce qu’il faut pour te restaurer et te reposer. Ne te soucie pas de tes brebis elles n’ont pas besoin de toi pour se garder. 
Et les hades lui servirent une collation, avec des mets à profusion tous exquis auxquels il n’avait jamais goûté. 
— Oh ! pensa-t-il, je vais bien me rassasier une fois au moins dans ma vie… 
Quand il fut repu, les hades le conduisirent à un lit si beau qu’il n’osait pas s’y coucher. 
— Ce n’est plus la couche de la borde, se dit-il, et je n’y ramasserai pas de tiques ! 
Et il s’endormit. Quand il s’éveilla, il se remit à lire, et à lire encore dans son livre, jusqu’à ce qu’il eût fait rouvrir la dune. Et il s’en alla. 
Son troupeau était à l’endroit où il l’avait laissé, rassasié autant que faire se peut et au grand complet. 
Et, pardi ! à partir du jour où il connut ce chemin, il en prit vite l’habitude. Il y avait là-dedans une hade toute jeune, et jolie, jolie comme un miroir. Si bien qu’ils devinrent amis. Dès lors, on ne le revit plus guère sur la lande. « Où te caches-tu donc ? lui disaient les autres bergers. Nous te perdons pendant des jours entiers ! » Mais ils pouvaient blagasser : c’était en vain. Il gardait encore un peu ses moutons, mieux vêtu que tous les autres, et l’argent à pleines mains. Son troupeau prospérait plus qu’aucun autre, faut-il le dire : jamais ses brebis ne se mêlaient à d’autres, qu’il fût présent ou non : si elles rencontraient d’autres troupeaux, elles se détournaient d’elles-mêmes, ou bien elles les traversaient sans s’y mélanger. Tout ceci faisait beaucoup jaser ; il y eut deux bergers, plus perspicaces que les autres, qui voulurent savoir ce qu’il en était, et qui l’épièrent. Un soir ils le virent se glisser vers la dune de Bombet ; il avait beau se baisser, se dissimuler entre les buissons, les autres le suivaient de loin, d’un toit à l’autre, ils arrivèrent juste à temps pour le voir s’engouffrer dans la dune. C’en était assez pour que le lendemain, avant le lever du soleil, bergers, chevriers et vachers poussassent les hauts cris de Cantegrit à Labouheyre. 
Mais quand le berger voulut revenir au logis des hades, la dune ne bougea pas plus qu’une souche ; elle resta comme elle était auparavant et telle qu’elle est toujours demeurée, un tertre sablonneux, parsemé de bruyère et de serpolet, avec un chemin tout blanc. Et lui, il eut beau lire et marmonner des imprécations, et verser tous les pleurs qu’il voulut, plus jamais il n’y entra. Pauvre il avait été et pauvre il redevint. Malgré tout, il ne voulut jamais quitter ce lieu de pacage pour si misérable qu’il y fût. Ainsi passa la vie du berger de Bombet, loin des hommes et de tous, sans jamais se marier ; il ne fréquentait personne, n’avait d’autre lit ni d’autre foyer que la maisonnette de la borde. On le voyait la nuit, au clair de lune, disait-on, errer sur le monticule et frapper le sol de son bâton d’échassier comme quelqu’un qui veut faire ouvrir une porte.


55. La hade et le forgeron

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Autrefois, les forgerons ne savaient pas souder le fer. Aussi, quand on leur apportait un soc cassé ou quelque autre instrument, ils avaient beaucoup de peine à les réparer.
Il y avait une fois un jeune forgeron qui revenait de son travail, au crépuscule. Comme il passait près d’un ruisseau, il aperçut une belle dame assise au bord de l’eau : c’était une hade. Et celle-ci se mit à lui crier comme pour se moquer de lui :
— Eh bien, petit forgeron, s’est-il soudé, le fer ?
— Non, hade, il ne s’est pas soudé, lui répondit-il.
Une autre fois, il se trouva à passer au même endroit. La hade y était, et lui redemanda :
— Eh bien, petit forgeron, le fer s’est-il soudé ?
— Non, hade, il ne s’est pas soudé.
Le forgeron, bien sûr, se demandait pourquoi la hade lui disait cela à chaque fois qu’il passait là. Et il voulut en savoir davantage.
Un soir en arrivant au bord du ruisseau de la hade, il dit aussitôt :
— Aujourd’hui, le fer s’est soudé.
— Tu y as mis du sable ! s’écria la hade. Le forgeron s’en retourna bien content. Il savait ce qu’il voulait savoir Et depuis lors, les forgerons utilisent du sable pour souder le fer.


63. Les hades et les deux frères

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Il était une fois deux frères qui traversaient la lande au crépuscule, en revenant du travail. Comme ils passaient près d’une fontaine, ils aperçurent deux petites femmes vêtues de robes brodées d’or et d’argent, et belles comme le soleil. C’étaient les hades de cette fontaine.
— Bonsoir, jeunes gens ! dirent les hades.
— Bonsoir, belles dames.
— Nous ne sommes pas des dames. Nous sommes les hades de cette fontaine. Mais si vous voulez nous épouser nous vous rendrons riches tous les deux.
— Nous voulons bien !
— Eh bien, dit une hade, revenez ici demain au point du jour, et nous irons nous marier. L’aîné m’épousera, moi, qui suis l’aînée, et le cadet épousera ma sœur. Mais, surtout, n’ayez rien bu ni mangé lorsque vous arriverez ici. Il vous faut jeûner jusqu’à demain.
Les deux frères rentrèrent chez eux et allèrent se coucher sans dîner. Ils se levèrent au milieu de la nuit pour arriver à l’heure convenue à la fontaine des hades. Mais, comme ils passaient le long d’un champ de blé, l’aîné eut l’idée de couper un épi et de faire craquer quelques grains sous la dent, afin de savoir si ce blé était bien mûr et bon à moissonner. Puis, il se souvint des paroles de la hade, et il cracha ces grains sans en avaler aucun. Ils arrivèrent à la fontaine un peu avant le lever du jour, mais les hades les y attendaient déjà.
— Mon ami, dit l’aînée des hades à l’aîné des frères, tu n’as pas tenu la promesse que tu m’avais faite d’arriver ici à jeûn. Tu es cause que je ne pourrai pas t’épouser et devenir une femme semblable aux autres femmes. Hade je suis et Hade je resterai toujours dans cette fontaine. Adieu.
Et elle disparut aussitôt dans la fontaine. L’autre hade et le frère cadet allèrent se marier seuls. En revenant de l’église, la hade dit au jeune homme :
— Si tu veux me garder pour femme, ne m’appelle au moins jamais du nom de hade. Autrement, je m’en irais et tu ne me reverrais jamais.
Et tous deux vécurent heureux pendant quelques années au pays du jeune homme. Ils avaient eu de beaux enfants, et tout leur réussissait : ils étaient devenus les plus riches de la contrée.
Un jour d’été que le maître s’était rendu à la ville, la maîtresse commanda aux domestiques de se hâter de couper tout le blé, quoi qu’il fût encore un peu vert.
— Oh ! maîtresse, dirent les valets, il fait très beau temps et le blé n’est pas encore assez mûr. Il vaudrait mieux que nous attendions huit jours de plus…
— Faites ce que je vous dis. Savez-vous ce qui peut arriver ? Quand le maître revint de la ville, il trouva tous ses domestiques dans les champs, occupés à lier les dernières gerbes de blé.
— Mais que faites-vous là, malheureux ? s’écria l’homme. Vous moissonnez mon blé qui est vert !
— Nous faisons ce que la maîtresse nous a commandé.
— Il faut donc que cette hade ait perdu la raison ! s’écria l’homme fou de colère. Cette hade est devenue folle !
Et il continue son chemin vers la maison. Mais, quand il arriva là, il n’y trouva plus sa femme. La hade avait disparu dès qu’il avait prononcé le mot de hade.
Le soir même de ce jour il se leva une tempête comme on n’avait jamais vu la pareille, avec des coups de tonnerre épouvantables. Et toutes les récoltes qui étaient encore sur pied furent détruites. Seul, le blé de l’homme fut sauvé, car la hade avait su deviner aux signes du temps que l’orage allait arriver.
Pourtant, la hade revenait à la maison tous les matins, de bonne heure. Elle venait dans la chambre de ses enfants, et là elle faisait leur toilette et elle les coiffait avec un peigne d’or puis elle les faisait déjeuner.
L’homme était fort surpris de voir de bon matin ses enfants si bien lavés et si bien coiffés.
— Qui vous a peignés ainsi ? leur dit-il un jour.
— C’est notre mère.
Une nuit, l’homme se cacha dans la chambre pour surprendre sa femme quand elle viendrait voir les enfants, le matin.
Mais, lorsqu’il voulut lui parler, elle disparut aussitôt. Et à partir de ce jour, la hade ne revint jamais plus dans la maison où elle avait été la maîtresse.


92. Le Pont de Dax

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Dans un village de Chalosse, non loin de Saint-Sever on peut voir plantée au bord d’un ruisseau, une grande pierre plate qui pèse plus de cent quintaux. 
On raconte que, il y a bien longtemps, quand le pont de Dax était en construction, les hades transportèrent la pierre nécessaire aux travaux. Une fois, une hade passait sur le chemin de Dax, avec cette pierre de cent quintaux sur les épaules. Et cette hade marchait vite, et légèrement, comme si elle avait porté un petit sac de duvet.
Sur son chemin, elle rencontra une femme qui lui dit :
— Bonjour femme. Et où allez-vous, si pressée ?
— Bonjour. Je m’en vais à Dax porter cette pierre-ci, répondit la hade.
— À Dax ? fit l’autre. Dites au moins s’il plaît à Dieu.
— Qu’il lui plaise ou non, Pierre plate ira au pont de Dax !
— Eh bien, posez-la là. Tant qu’il ne plaira pas à Dieu, pierre plate ne sortira pas d’ici. 
La femme n’avait pas plutôt achevé de parler que cette pierre se mit à peser, à peser sur les épaules de la hade, si bien que celleci dut la déposer au bord du chemin. Et la pierre se planta en terre à l’endroit où elle se trouve encore aujourd’hui, au pied du ruisseau. Cette femme qui avait tout pouvoir de commander aux hades, c’était la Sainte Vierge.